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Les chapelets de Madame Bovary

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Hemis via AFP

Henri Quantin - publié le 08/12/21

Pour célébrer le bicentenaire de la naissance de Gustave Flaubert, le 12 décembre prochain, Henri Quantin évoque la moquerie de l’écrivain pour les chapelets de Madame Bovary. Ce que n’a pas vu Flaubert, c’est que malgré la rêverie mystique de son héroïne, la prière du chapelet est d’un grand réalisme spirituel.

Elle voulut devenir une sainte. Elle acheta des chapelets. L’apparent effacement du narrateur devant cet épisode de la vie d’Emma Bovary n’ôte rien à la dérision envers les pratiques de piété. Il n’est pas sûr que Flaubert, né il y a deux cents ans, ait toujours respecté le principe qu’il confiait dans une lettre à Louise Colet : « L’auteur, dans son œuvre, doit être comme Dieu dans l’univers, présent partout et visible nulle part. » Flaubert n’intervint jamais directement dans ses romans à la manière de Stendhal, mais ne dissimula pas son jugement effaré sur la bêtise généralisée de son temps. Madame Bovary est une des premières victimes de son ironie qui voit tout comme « une immense blague ».

Le réalisme spirituel du chapelet

La crise mystique de « la Bovary » n’est guère différente du rêve de prince charmant qui l’a jetée dans les bras de son amant Rodolphe. Elle relève de l’incapacité à affronter la réalité des travaux et des jours. Par l’aspiration à la sainteté, la rêverie exotique devient provisoirement rêverie ésotérique. Juxtaposé au désir d’être sainte, l’achat de chapelets vient briser l’élan et le ramène au sol, tandis que le pluriel achève de discréditer la prière. On doute que celui qui a trois chapelets prient trois fois plus ou trois fois mieux. Derrière toute aspiration, Flaubert aperçoit le commerce et la matière, en ce XIXe siècle où tout devient marchandise, y compris les œuvres d’art et les êtres humains.

Pourtant, quoi qu’en pense Flaubert, la méthode de Madame Bovary pour devenir une sainte n’est pas si bête. Là où il rit des objets qui tuent l’esprit, on peut distinguer au contraire une lucidité sur l’exigence d’incarnation de l’union à Dieu. Réalisme spirituel du chapelet, qui donne un support matériel aux aspirations grandioses ; lucidité surnaturelle, le choix de dresser une digue tangible de grains de bois devant la tentation du vaporeux éthéré. La fidélité au Dieu fait homme se situe plus sûrement dans la régularité d’un marmonnement quotidien que dans des nuages peuplés d’angelots. Aussi la principale vertu du chapelet est-elle peut-être dans ce qu’on lui reproche si souvent : la répétition. « Si tu ne peux pas prier, rabâche », conseille le sage curé de Torcy au jeune curé de campagne de Bernanos.

Goutte à goutte de vie divine

Bien entendu, la récitation du chapelet peut donner lieu à une méditation attentive, qui n’a rien à voir avec le rabâchage. Paul VI qualifiait ainsi le rosaire d’« abrégé de tout l’Évangile ». Pauline Jaricot, qui fonda le Rosaire Vivant et sera béatifiée en mai, jugeait même que la Bonne Nouvelle pouvait entrer en chacun grain à grain : « Mettez, ô Mère, dans toutes les bouches, la récitation du rosaire comme une veine de vie, afin que vos pauvres enfants, aspirant par la confiance la substance de votre Cœur maternel, fassent par la méditation des mystères du Seigneur, passer dans leur cœur la doctrine évangélique, comme un lait précieux, pour les guérir et les nourrir. » Le grain à grain est alors comme un goutte à goutte de vie divine.

Tout en rappelant que le chapelet relie à la source évangélique, l’image de l’allaitement n’exclut pas la valeur de la répétition : elle rappelle que la prière est aussi un temps qui irrigue l’être intérieur, quel que soit son degré d’éveil intellectuel ou d’attention. Le bébé qui tête est nourri même s’il n’analyse pas la composition chimique du lait maternel.

Un concert continuel

Reste qu’il est absurde d’acheter plusieurs chapelets, rétorquera à bon droit le flaubertien fidèle ? Le bon sens spirituel de Pauline Jaricot apporte là encore la réponse évidente : cela permet d’en donner aux autres, afin que le « psautier de la sainte Vierge » soit ininterrompu : « Concert continuel, en sorte qu’une voix cessant, une autre reprenne aussitôt ; et afin que ce tribut de louange soit le partage de toute âme de bonne volonté, l’on a réduit chaque partie du concert à la simple exécution. » Oui, il n’est décidément pas bête d’acheter des chapelets pour devenir une sainte, même si ce n’est pas chez Flaubert qu’on trouve le meilleur mode d’emploi.

Tags:
chapeletlitteratureSpiritualité
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