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EDF, victime de ses réformes ?

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Centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine.

Xavier Fontanet - publié le 02/03/22

Le "bouclier tarifaire" voulu par l’État et l’arrêt de nombreux réacteurs nucléaires oblige EDF à lancer une recapitalisation de 2,5 milliards d’euros. L’ancien président d’Essilor et professeur de stratégie Xavier Fontanet analyse les causes structurelles des difficultés de l’électricien.

EDF était il y a une trentaine d’années une entreprise emblématique ; nous avions le sentiment d’avoir, en tant que Français, une avance mondiale avec une entreprise très intégrée (en production en transport et en distribution capillaire). La France avait les coûts d’électricité les plus bas du monde. Certes, ceci était appuyé sur le monopole en France, mais à l’époque EDF était très clairement un leader. Les Anglais et les Allemands avaient en effet des systèmes de production de transport et de distribution de leur électricité très éclatés et beaucoup moins performants. L’entreprise EDF était plus puissante que ses collègues européens ; dans un marché non réglementé, elle pouvait conquérir un leadership européen en prenant par acquisition le première place en Allemagne et en Angleterre, les autres pays sur la durée devant tomber tôt ou tard dans son escarcelle. EDF avait par ailleurs une avance incontestée dans le domaine nucléaire avec des fournisseurs (Areva et Alstom) eux aussi bien placés sur le marché. EDF était donc un trésor national, qu’en avons nous fait ?

Un effondrement

Si l’on regarde les cours de bourse (l’entreprise est cotée, l’État en possède 85%) le diagnostic est sévère. EDF avait un cours de bourse de 85 euros en 2007, c’était une des toutes premières entreprises françaises. L’action est tombée à 8 euros pour une capitalisation de 25 milliards d’euros. Cela veut donc dire que si EDF avait cru depuis 2007 comme le CAC 40, l’entreprise pèserait 500 milliards et serait la première capitalisation française. Il s’agit donc d’un effondrement et d’une perte d’opportunité de 475 milliards pour la collectivité.

Que s’est-il passé ? Il y a eu plusieurs changements fondamentaux. Le premier est l’intervention des autorités européennes sur la structure même du marché de l’électricité à partir de la fin des années quatre-vingt-dix. Le principe qui les a guidées a été de veiller à l’installation de la concurrence, les concentrations excessives devant être exclues, ceci afin de garantir l’intérêt du consommateur final c’est-à-dire d’obtenir des prix bas. De ce point de vue, EDF n’avait pas la cote auprès du régulateur européen (sans parler d’une évidente jalousie de certains voisins) pour deux raisons : EDF était clairement un monopole (national) et l’entreprise était complètement intégrée sur toute la chaîne de valeur ajoutée. La Commission européenne a choisi de casser la filière en distinguant trois métiers : la production, le transport (la haute tension) et la distribution locale. Pour la production et la distribution locale, il fallait installer de la concurrence, le transport en revanche pouvait appartenir à un opérateur unique. Le schéma consistait à reprendre la logique suivie par les Américains dans le téléphone avec le démantèlement d’ATT qui à cette époque passait pour une bonne affaire.

Doute sur le nucléaire

La mise au point de petites turbines à gaz et à vapeur avait permis aux États-Unis de rajeunir le tissu des producteurs d’énergie, la même dynamique pouvait s’imaginer pour l’Europe. La Commission voyait par ailleurs d’un bon œil l’arrivée dans la distribution de nouveaux acteurs créant des réseaux locaux capillaires concurrents. Pour donner aux nouveaux réseaux les moyens d’exister, on a imposé à EDF la vente d’environ un quart de sa production nucléaire à des prix favorables. Autre événement fondamental, la prise de conscience de la limite des énergies fossiles et de leurs effets écologiques désastreux, simultanément avec l’émergence du solaire et de l’éolien. Il faut reconnaître que le système adopté par la Commission tombait à pic et permettait à l’entreprise française de se développer sans construire un réseau de distribution qui aurait été complètement au-dessus de ses forces. Mais EDF a été mis également à contribution pour acheter la production des nouveaux opérateurs à des tarifs élevés pour que ces entrants aient les moyens de se financer.

L’entreprise a perdu l’avance technologique incontestable qu’elle avait dans le nucléaire.

Enfin, il faut évoquer les doutes sur le nucléaire — la fierté de la maison qui représentait 75% de sa production — avec la décision politique de le brider, fermeture de Fessenheim… Pas la peine d’être grand clerc pour conclure qu’il n’a pas été facile aux équipes d’EDF, vu le contexte imposé, de tenir la boutique… ce qu’elles ont fait. Tous ces effets tenant à la régulation et aux formidables changements de l’environnement se sont cumulés et ont conduit à l’effondrement de la puissance financière de l’entreprise décrite plus haut. Parallèlement, l’entreprise a perdu l’avance technologique incontestable qu’elle avait dans le nucléaire. Il y a eu certes un très gros travail européen fait par le réacteur ITER, mais c’est plutôt du côté chinois et américain que les progrès sur la fusion nucléaire ont été récemment enregistrés.

La multiplication des intervenants

On passera pudiquement sur les événements récents, où l’on a vu EDF contrainte d’absorber des hausses alors que l’entreprise est cotée avec des actionnaires minoritaires mis devant le fait accompli. À ce stade, il faut se demander où va EDF et d’abord si, à l’usage, les concepts utilisés par les autorités européennes pour réorganiser la profession sont toujours les bons. Est-ce que dans le cas de l’électricité — un produit qui, pour l’instant, ne peut pas se stocker — l’idée de saucissonner l’activité en trois métiers avec un très grand nombre d’intervenants est-elle bonne ? L’électricité étant une activité a très fort effet d’échelle, faut-il de petits concurrents rivalisant avec de faibles marges, et donnant des prix plus bas qu’un monopole ayant de fortes marges avec des coûts très bas ? La réponse n’est pas du tout évidente.

De leur côté, les énergies nouvelles ne sont pas programmables, qui dépendent de la météorologie, par définition incontrôlable ! Ne pouvant caler le fonctionnement de nos sociétés sur l’existence du vent et sur l’intensité du soleil, nous sommes condamnés à une gestion complexe de la production tout en se dotant de capacités de production très excédentaires. 

Un environnement évolutif

Il faut se demander enfin quels sont les changements structurels de l’environnement ? Une préoccupation : l’épuisement des énergies fossiles avec une dimension géopolitique évidente en ce qui concerne la détention des ressources restantes. Un espoir : les progrès en matière de stockage qui faciliteront l’usage des énergies renouvelables et la fusion nucléaire mais avec des horizons de temps qu’on ne peut définir avec grande précision. Les événements poussent vers le nucléaire et les énergies renouvelables. 

Il suffit cependant d’imaginer la puissance d’EDF aujourd’hui si l’on n’avait touché à rien ! Le programme nucléaire aurait été poursuivi, nous bénéficierions des coûts d’énergie électrique les plus bas d’Europe. EDF pourrait exporter son électricité d’origine nucléaire à toutes les grosses usines européennes avec des marges gigantesques. EDF pourrait proposer des prix bas en France, ce qui aurait pour effet de faciliter grandement la réindustrialisation réclamée à cor et à cri. Les résultats du groupe seraient considérables (compatibles avec les 500 milliards de capitalisation évoqués plus haut) et la force de frappe en matière de recherche sur les sujets porteurs serait plus adaptée à la hauteur des enjeux. Il y a des sujets plus graves en ce moment. Il n’empêche que les citoyens et les contribuables que nous sommes méritent une bonne mise au point de nos dirigeants français et européens sur la stratégie énergétique qu’ils poursuivent et la place que peut y tenir EDF.

Tags:
capitalismeéconomie
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