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Ukraine : la guerre empathique

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AFP

Louis Daufresne - publié le 08/03/22

Une peur chasse l’autre. Après la pandémie, voici la férocité de l’impérialisme russe. Le moralisme de l’Occident, submergé par l’émotion, est-il prêt à mourir pour Kiev ? se demande le rédacteur en chef de Radio Notre-Dame.

Après le virus, le virusse. La séquence Covid va prendre fin le 14 mars, de même que toutes ses objurgations moralisantes. Mieux vaut tard que jamais. Les tatillonneries du pass étaient devenues si futiles depuis que les armées de Vladimir Poutine fondent sur l’Ukraine au gré d’une offensive aérienne, navale et terrestre ! Imagine-t-on demander leur QR-code aux réfugiés ukrainiens jetés sur les routes du désespoir et de la misère ? Les chars lourds, ça passe partout, sans restriction ni geste barrière. D’ailleurs, on pensait que les tanks ou les panzers étaient abonnés pour l’éternité aux chocs titanesques de la Seconde Guerre mondiale. Les voici dévorant l’asphalte de leurs chenilles. Ce spectacle s’invite sur nos écrans, devant nos canapés. Vous ne regardez pas la chaîne Histoire et il ne s’agit pas d’un vieux film colorisé. Cette guerre, plus que toutes les autres, nous décontenance, nous autres Occidentaux. Elle survient si près de nous, comme si le passé refaisait surface. Il y a comme un effet de sidération. Pourquoi donc ? 

Une peur chasse l’autre

Esquissons trois raisons : la première est liée au contexte pandémique. Nos consciences sont déjà surdosées en catastrophisme sanitaire. Elles n’ont plus qu’à troquer une peur pour une autre. Le discours institutionnel a tout intérêt à garder ses conseils de défense, ses inflexions martiales et grandiloquentes, afin de reléguer la très creuse campagne électorale au rang d’un mauvais spectacle de théâtreux. Après le Covid, le pouvoir dit en somme : faisons la chasse au grizzli moscovite, quoi qu’il en coûte ! « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe » prophétise ainsi Bruno Le Maire. Voilà une riche idée, alors qu’au passage, son propre patron dit « ne pas être en guerre avec la Russie » . Gageons que le ministre de l’Économie veuille exporter son savoir-faire de haut fonctionnaire français mais je ne suis pas sûr que cette offre de service compense le magnifique déficit de notre balance commerciale.

Cette phrase d’anthologie est la réponse du lâche. Pour ne pas se battre, celui-ci asphyxie l’adversaire qu’il ne peut vaincre. Faut-il attribuer cette pensée noire à l’influence de l’Amérique sur notre personnel politique ? Depuis toujours, le blocus et l’embargo y sont des armes de guerre totale. Les Confédérés s’en souviennent encore, les Irakiens aussi, sans oublier la Syrie, où depuis la fin de la guerre, la famine étrangle la population dans un désert médiatique complet. Mais voilà, puisque Poutine est à peu de chose près la réincarnation de Hitler, tout est permis à nos politiques pour se placer dans le camp du bien. Garder son sang-froid, espérer une lecture des événements complexe et contradictoire, c’est beaucoup trop demander. 

Avec le Covid, un mauvais pli était déjà pris. Un seul message, simplissime, doit parvenir à l’opinion : la guerre continue sous une autre forme. Une seule parole est autorisée à flots continus : le Russia bashing, au point que des social-démocraties s’abaissent à prendre des mesures aussi féroces que celles en vigueur dans les dictatures qu’elles réprouvent, comme au temps du Covid. Ainsi une faucille stalinienne vient-elle de faucher la chaîne RT appointée par Moscou, et sa centaine de journalistes professionnels français. Le SNJ (Syndicat national des journalistes, majoritaire) eut le courage de protester : « Confondre, sans la moindre nuance, le travail d’une rédaction avec la politique du pays qui la finance est un raccourci dangereux », dit son communiqué. Le SNJ est scandalisé par « un acte de censure qui réduit le pluralisme de l’information ». Mais qui entonne ce chant funèbre à sa suite ? Et quand une journaliste veut simplement faire son travail, comme Anne-Laure Bonnel dans le Donbass pilonné par le régime ukrainien, elle doit prendre mille et une précautions pour dire sur CNews qu’elle ne fait pas de politique, surtout pas celle de Poutine.

La compassion obligatoire

La sidération provient aussi de notre frénésie communicationnelle. Observez ce décalage entre la parole et les actes. On ne compte plus les bonnes consciences dégoulinant de compassion, avec un tee-shirt à la clé I stand with Ukraine vendu sur Amazon pour 16,99€ (c’est un peu plus cher que celui de Che Guevara qui fera de vous un révolutionnaire de salon). Mais qui veut mourir pour Kiev ? Personne. La plupart des Français confondent encore Budapest et Bucarest, comme au temps du Rideau de fer. Il n’y a pas de club Med en Ukraine et si on y va, c’est pour faire une GPA car ce pays est une plaque tournante de tous les trafics. Voyant les missiles russes percuter leurs cibles, Yannick Jadot a une poussée de testostérone — est-ce son inconscient qui veut ébouriffer Sandrine Rousseau ? L’écolo s’empressa de vouloir livrer des armes aux Ukrainiens. Faisons la guerre mais par procuration, il ne faut quand même pas exagérer.

La réprobation morale, les sanctions tous azimuts déguisent en fait une impuissance subie ou choisie. Les Ukrainiens font-ils face au Mordor ? S’ils sont la tête de pont du monde libre en passe d’être engloutie par la férocité du Grand Satan poutinien, qu’attendons-nous pour rappeler les réservistes ? Jeudi, une association d’architectes fit sonner le tocsin de cathédrales européennes. Pour avertir d’un danger ? Pour rassembler sur les parvis les hommes valides en âge de se battre ? Non, « pour manifester notre solidarité avec les peuples […], faire mémoire des morts de tous les pays impliqués, prier pour la paix et exprimer notre gratitude si les armes se taisent ». L’intention, si louable qu’elle soit, traduit cette distance réelle nichée dans la proximité apparente de nos gestes émotifs et compassionnels. 

Paradoxe de la situation : comme il y a cette distance, on interdit l’indifférence ; dans cette société connectée, il faut manifester son empathie. Le plus obscur des twittos, la plus vile influenceuse, se sentent obligés de réagir à ce qui se passe en Ukraine, au risque de passer pour un sans-cœur. Ne pas le faire passerait au mieux pour une faute de goût et au pis, pour les personnes connues de leur seule notoriété, pour une entorse à leur image. Sans élan de solidarité, vous risquez de passer pour un complice du mal. Pendant le confinement, il fallait applaudir les infirmières tous les soirs à 20h00. Avec les réseaux sociaux, la pression sociale s’accroît et la communion sur la langue devient obligatoire.

Le pacifisme des « valeurs »

Troisième raison, à mes yeux : le boulet du pacifisme. C’est l’enfant de la peur et de la démilitarisation à marche forcée infligée au format de nos armées depuis la chute du Mur. Sans un esprit de défense continûment entretenu au sein d’un peuple de citoyens, il ne reste que la panique et la sidération au moment de l’épreuve. Tout le discours néoconservateur américain sur la mondialisation heureuse, défi à la lucidité et au pragmatisme, abîme les mentalités depuis la fin de la Guerre froide. À quelque chose malheur est bon : la guerre en Ukraine « sauve » le nucléaire militaire français, cette arme de non-emploi que des écolos auraient bien supprimée en un autre temps. Elle réactive aussi l’Otan qu’Emmanuel Macron jugeait en mort cérébrale. Mais pour défendre quoi ? On entend parler de « nos valeurs » menacées par l’ogre russe. Mais en parle-t-on dans nos rapports avec la Chine communiste ? S’il s’agit de l’avortement à 14 semaines ou de son inscription dans la Charte européenne des droits fondamentaux, on est en droit de s’interroger sur le détournement de sens dont elles font l’objet. Plus on abandonne les vraies valeurs, plus on renforce Poutine. Toute sa rhétorique se fonde sur la peur de la contamination de la Russie par les « valeurs » occidentales, communes à Justin Trudeau, Emmanuel Macron et Ursula von der Leyen. Celles-ci sont celles de l’homo festivus, à la fois déraciné et dépravé. Le pouvoir autocrate moscovite a beau jeu de se gausser de la décadence de l’Occident. Ne la voit-il pas se réaliser sous ses yeux ? Pourtant, les murailles du Kremlin ont tout d’un fort Boyard pas très désirable. Mais Poutine joue sur un récit, la longue histoire, l’âme du peuple, la terre russe, etc., tout un discours dont l’équivalent à l’Ouest est refoulé, étouffé, combattu par les « valeurs » dont se prévaut l’Union européenne. Cette organisation apparaît pour ce qu’elle est : l’expression d’un rejet du passé. 

Le pacifisme, c’est-à-dire le parapluie américain via l’Otan, est la clef de voûte du dépassement des nations du Vieux continent, de leur négation, diront les europhobes. Son inaptitude à écrire une histoire noble en fait une préfecture de l’Empire américain. En serions-nous là si l’Europe n’avait pas désiré sa tutelle atlantiste ? Une autre voie était possible pour produire un récit qui aurait fait de la Russie un partenaire, afin que les deux poumons de l’Europe puissent un jour respirer d’un même souffle.

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