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Fraternité paysanne

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kovop58 / Shutterstock

Tugdual Derville - publié le 19/03/22

Les Journées paysannes réunissent chaque année des agriculteurs convaincus que l’identité profonde de la vie paysanne au service de la société correspond à un besoin de notre temps. Notre chroniqueur Tugdual Derville a participé à la dernière édition. Thème de la rencontre : « Le savoir-faire paysan à l’épreuve du numérique ».

Les 32es Journées paysannes ont eu lieu les 5 et 6 mars près de Paray-le-Monial. À l’étage d’une grande grange rénovée, à la place des récoltes, des hommes et des femmes, près de deux cents paysans, réunis sous l’admirable ordonnancement de la vieille charpente. Venus de toute la France, ils ont apporté des échantillons des « fruits de la terre » et de leur travail : paniers de légumes et miches de pain, jus, vins, charcuterie… Une partie sera présentée à l’offertoire, puis remise à une communauté religieuse. Le reste sera partagé entre tous lors du repas du samedi soir, honnêtement arrosé.

Pour leur édition 2022, les Journées paysannes ont donc choisi la proximité de la cité du Cœur de Jésus, occasion de lui consacrer l’association. Ces journées annuelles offrent à leurs participants deux jours de retrouvailles pour les uns, de découverte pour les autres. Toutes les sensibilités sont réunies autour d’une foi commune et de l’amour du travail de la terre : paysans de souche ou néo-ruraux, cultivateurs ou éleveurs, sur de grandes surfaces ou des petits domaines, en « conventionnel » ou en « bio », spécialistes du maraîchage en permaculture ou de l’agroforesterie, sans oublier quelques vignerons passionnés. Mais aussi un échantillon de citadins soucieux de visiter, à l’aune de la sagesse paysanne, les grands défis qui déterminent l’avenir de la société.

Une communauté de labeur

Depuis une demi-douzaine d’années — alors qu’on aurait pu croire que les Journées paysannes allaient s’étioler par vieillissement de leurs valeureux fondateurs — une nouvelle génération a investi l’événement. Cette jeune garde, des deux sexes, était particulièrement nombreuse cette année encore : dynamique, engagée, héroïque même. Aux antipodes de l’individualisme hors-sol et du consumérisme ambiant, chaque paysan est enraciné « quelque part », même s’il a pu y être rempoté. Et chacun sait ce que signifie gagner sa vie — souvent modestement — à la sueur de son front.

Dans cette communauté de labeur, parfois malmenée par la modernité, la solidarité paysanne joue à plein. Aucun participant n’a l’intention de s’écharper sur les sujets clivants. La qualité d’écoute et des propos sans langue de bois attestent la soif de chacun d’entendre tous les points de vue, avant de se faire son idée par soi-même, à partir d’expériences contrastées. Le paysan est indépendant ; il tient à sa liberté. Et surtout, « la terre ne ment pas », dit-on : les idéologies auraient-elles moins de prise chez ceux qui en vivent ? 

Thème de cette édition 2022 : « Le savoir-faire paysan à l’épreuve du numérique ». D’emblée, un invité extérieur — à la fois agriculteur et distributeur de GPS de plus en plus sophistiqués — a pu vanter le service offert par les dernières versions de ces logiciels de guidage liés aux satellites : automatisme du trajet ultra précis du tracteur, optimisation de ses accessoires, enregistrement cumulatif des données. Il fut challengé en direct par un de ces paysans-philosophes dont la France a le secret, dans la lignée de Gustave Thibon ou du vendéen Jean Rivière. Peut-on sans dommage, déléguer à l’intelligence artificielle la connaissance charnelle de sa terre, et jusqu’à la tenue du volant ? Rarissimes sont ceux qui peuvent encore travailler en partenariat avec une paire de bœufs ou de chevaux de labour ; mais comment ne pas s’interroger sur les limites à donner au pouvoir de la technique et à ceux qui détiennent son contrôle ? Et un autre orateur de souligner fièrement son aptitude à tracer son chemin sans GPS, pour sarcler ou semer « à quelques centimètres près », en tenant son volant sans même se retourner.

L’éthique de la technique

Dans son intervention récapitulative, don Jacques Vautherin, après avoir loué le « génie paysan », a promu « une éthique de la technique » appliqué au travail de la terre : « Vous êtes en bonne place pour assumer les limites humaines et éviter la prétention à tout savoir, à tout maîtriser. » Après avoir rappelé combien la technique « répond à la vocation même du travail humain » car « par la technique, œuvre de son génie, l’homme reconnaît ce qu’il est et accomplit son humanité » (Benoît XVI, Caritas in veritate, 69), le théologien a pointé comme principal risque, l’intention dominatrice : « On ne voit plus la technique comme une possibilité de renforcer l’alliance entre l’homme et la Création, mais comme moyen de possession. » Parmi les antidotes à cette dérive du « paradigme technocratique » dénoncé par le pape François dans Laudato si’ : retrouver une attitude contemplative, toujours faire la différence entre l’homme — à privilégier — et la machine — à dompter — et assumer la spécificité de ses racines personnelles en refusant tout fantasme d’homogénéisation. Autant de préconisations qui se déclinent dans tous les domaines d’application du numérique.

Pour les familiers des colloques, quelques spécificités des Journées paysannes impressionnent : un même respect de la nature et des limites qu’elle impose ; une même modestie dans l’expression des savoir-faire ; une ouverture fraternelle à la diversité des pratiques et des conceptions ; une même simplicité de cœur, devant l’œuvre du Créateur ; et pour certains une pauvreté tout court, qui n’exclut pas la joie. Aldo Leopold, l’un des pères de la prise de conscience écologique, avouait en introduction de son célèbre Almanach d’un comté des sables (1949), faire partie des « gens qui ne peuvent pas se passer des êtres sauvages ». En quittant les Journées paysannes, on pense à tout ce qui manque à tant de jeunes urbains, pauvres de n’avoir jamais rien planté, ni élevé, ni récolté. 

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