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La mort d’un prêtre

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Pascal Deloche / Godong

Louis Daufresne - publié le 07/07/22

Le suicide du père François de Foucauld, du diocèse de Versailles, afflige le cœur et oblige l’esprit à s’interroger. Comment a-t-il pu en arriver là ? Le journaliste Louis Daufresne, rédacteur en chef de Radio Notre-Dame interroge ce drame et les leçons à en tirer, autant qu’il soit possible.

Un suicide envoie toujours un message. Mais le décrypter est délicat. Tout juste peut-on spéculer, déplorer un gâchis, discerner un appel au secours, comparer cet acte à une vengeance personnelle. Lorsque le geste fatal n’est accompagné d’aucune lettre, l’entourage est renvoyé à son effroyable sentiment de culpabilité. Quand le suicide se répète, comme dans la police ou à France Télécom, le phénomène devient le baromètre d’une grande dépression collective, et la mort choisie offre à la société une issue triviale et poisseuse à la banalité grise de la souffrance au travail. L’Église n’y échappe pas, même si peu de prêtres se donnent la mort. Le suicide du père François de Foucauld, du diocèse de Versailles, afflige le cœur et oblige l’esprit à s’interroger. Comment a-t-il pu en arriver là ? Un prêtre donne sa vie pour la « bonne nouvelle ». Il instruit et nourrit les âmes pour les faire grandir jusqu’au Ciel. Dans notre esprit, les abysses n’ont pas de prises sur lui. Un prêtre qui se suicide, c’est comme si un sauveteur en mer abandonnait un baigneur en détresse pour aller se noyer sous ses yeux. Aussi, quand le drame survient, l’émotion est-elle énorme. 

Une forme de désaveu

Pourtant, les médias sont largement passés à côté de l’événement. Pris par le feuilleton du remaniement, ils l’ont relégué à la page des faits divers. C’en est un. Mais cette histoire tragique est relevée par des ingrédients qui lui sont propres. Il y avait d’abord le nom, connu et prestigieux : le grand Charles venait d’être déclaré saint, mi-mai à Rome. François en portait la marque, forcément. Sa mort volontaire signe une forme de désaveu à l’égard de cet héritage, comme si de là-haut son aïeul n’avait pas pu lui venir en aide. Peut-on imaginer qu’il ne l’ait point imploré dans sa détresse ? Il y avait ensuite le lieu : Versailles, la « réserve d’Indiens » où subsiste une sociologie catholique familiale, militante, avec tout ce que les codes de la bonne éducation exigent en termes de retenue et de respectabilité. Même s’il était affecté à Bois d’Arcy, le père de Foucauld semblait correspondre à cet idéal-type.

Son âge aussi méritait d’être souligné, fort jeune au regard des statistiques cléricales : il aurait eu 50 ans le jour de ses obsèques. Son profil aussi avait de quoi intriguer : homme de caractère, il représentait cette génération de curé de choc envoyé au front d’une paroisse en déshérence. Il n’y avait pas lieu de suspecter une erreur de discernement. Le père de Foucauld officiait depuis 18 ans sur le même territoire. Il y avait aussi l’histoire en tant que telle : pour une fois, l’Église n’était pas engluée dans une affaire de mœurs. On sortait du scénario un peu usé du prédateur sexuel dont le monde politique abreuve les médias en ce moment. Son cas en devenait d’autant plus intrigant. Au bout du compte, on ne voit pas exactement ce qui pouvait le pousser à mettre fin à ses jours. Il y avait aussi les signes : autant que je puisse en juger, la cote d’alerte était atteinte depuis la grève de la faim qu’il s’infligea pendant vingt jours dans un appartement à Levallois, à l’abri des regards de ses paroissiens. Puis il y eut sa tribune dans La Croix où il appelait à « libérer la parole » et à « considérer les témoins des abus de pouvoir » afin de « discerner progressivement ensemble, les règles claires et paisibles de gouvernance au sein de l’Église ». Ces propos n’invitent pas à trancher la question sur le fond, ce qui ne m’appartient pas. 

Qui est responsable ?

Constatons seulement que deux thèses s’opposent : d’un côté, les « amis » du père de Foucauld pointent des dysfonctionnements institutionnels cristallisés dans un rapport d’audit et une médiation exclusivement à charge, comme si l’Église s’exonérait des règles de droit dans ses procédures contentieuses, en particulier celle du débat contradictoire entre le prêtre et les personnes laïques récriminant contre lui. De l’autre, le diocèse affirme avoir épuisé tous les moyens à sa disposition. Le père de Foucauld se serait emmuré dans une forme d’incommunication, son attitude envers la hiérarchie l’ayant conduit à une situation insoluble.

L’institution est-elle responsable ? La question ne se pose pas. Elle le sera toujours et d’autant plus qu’elle revendique un lien filial entre l’évêque et « ses » prêtres. Nul ne se demande si des parents se sentiraient étrangers au suicide de leur enfant. De même pour les dirigeants d’entreprises ou d’institutions touchés par des épidémies de suicide : le patron de France Télécom ou le chef de la police n’ont que des relations superficielles avec leurs subordonnés. Pourtant, ils sont tenus responsables, au moins moralement, des conditions de travail dégradées ayant poussé certains au suicide. « J’en resterai marqué à vie », a dit l’ex-numéro 1 de France Télécom Didier Lombard en sanglotant à l’écoute de témoignages des parties civiles lors du procès en appel de l’entreprise la semaine dernière pour harcèlement moral, après 19 suicides et 12 tentatives de suicide. Son bras droit Louis-Pierre Wénès « a toujours considéré qu’il n’y avait pas eu de malaise généralisé dans l’entreprise mais sans doute des situations individuelles délicates », a fait valoir son avocat. C’est toute la question. Est-on en présence d’un phénomène systémique ou d’un cas isolé ? Pour France Télécom, la réponse en appel sera connue le 30 septembre. 

La polémique est mauvaise conseillère. Ce qui est patent, c’est que la souffrance au travail y est taboue.

Certains voudraient faire passer l’Église pour une zone de non-droit, une sorte de territoire perdu de la République. La polémique est mauvaise conseillère. Ce qui est patent, c’est que la souffrance au travail y est taboue. Il y a un verrou mental : se jugeant sainte et pure, elle ne peut pas s’inclure dans la réalité humaine qu’elle est censée féconder. Ce en quoi elle a raison. On apprend que l’Église est dans le monde mais pas du monde. Cet adage, s’il est mal interprété, peut amener des hommes en responsabilité à ne devoir rendre de comptes à personne. Les guerres d’égo ne trouvent ainsi pas de tiers dédramatiseur pour s’épancher et se résoudre. D’autant que les rapports entre les personnes consacrées sont difficiles à saisir. Le concept d’obéissance paraît nébuleux. Un évêque n’a pas d’autorité civile sur son prêtre, ce qui relativise selon moi la question des abus de pouvoir.

Trois leçons

Une première leçon de ce drame serait, selon une formule déjà répandue, de permettre à la souffrance de s’exprimer. Nicolas Jourdier, chef d’entreprise, vient de créer sur Facebook le groupe Saint-Michel-Saint-François. Ami très proche du père de Foucauld, il entend œuvrer pour libérer la parole de clercs, de laïcs, de bénévoles ne trouvant pas à qui parler. En 24 heures, près de 450 personnes se sont déjà manifestées, à sa plus grande surprise, avec la bienveillance de deux archevêques. La deuxième leçon serait de respecter les procédures d’audit interne décidées dans les diocèses pour résoudre des conflits de personnes, comme celui qui avait été lancé à Versailles. Rappelons-en les conditions : l’indépendance, l’auditeur ne devant pas être impliqué dans les opérations analysées ou les parties en présence. L’intégrité — qui signifie de croiser les sources pour mieux cerner la vérité. L’objectivité, soit la confrontation contradictoire des conclusions avec les responsables des opérations auditées. S’il subsiste un écart entre l’analyse de l’auditeur et le point de vue de l’audité, on cite les deux, pour éviter tout risque d’« audit à charge ».

Une troisième leçon, sans doute la plus importante, serait d’éduquer les laïcs, trop prompts à « s’y croire ». Mon confrère de La Vie, feu Jean Mercier, en avait fait un essai remarqué (Monsieur le curé fait sa crise, Quasar, 2016). Certains veulent briller dans leur propre lumière, comme si le concile Vatican II offrait des passe-droits à leur excès de zèle. Le père de Foucauld se serait-il retrouvé dans le même état psychique que l’enseignant livré à une cabale de parents d’élèves et que son proviseur laisse tomber ? Normalement, à l’école, on réprimande ceux qui « rapportent ». Le fait-on dans l’Église ? Si chacun restait à sa place, la société se porterait mieux. L’irrespect à tous les étages n’épargne pas non plus les paroisses. Dans cette histoire comme dans tant d’autres, l’autorité bien comprise est sans cesse questionnée. 

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