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La passion moquée de John Chau

John-Chau

Johnachau / Instagram

John Chau, le 18 octobre 2018, un mois avant sa mort.

Cécile Thévenin - publié le 29/11/22

John Allen Chau, jeune évangélique américain de 26 ans, débarquait en novembre 2018 sur l’île des Sentinelles, l’un des peuples les plus isolés du monde, connu pour s’attaquer violemment à tout étranger tentant d’entrer en contact avec eux. Il y trouva la mort, sans doute transpercé par les flèches. Cette tentative qui passa partout pour une fantaisie inconsidérée cache peut-être, en réalité, un authentique acte missionnaire.

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Après plusieurs années de service missionnaire, il se rend, par le biais de l’organisation All Nations, vers celle qu’il juge la plus isolée au monde, l’île de North Sentinel, dont les habitants qui ne maîtriseraient pas le feu tuent les personnes venant de l’extérieur. Il paie des pêcheurs pour l’emmener à proximité et engage le contact avec les Sentinelles. Le 17 novembre 2018, de loin, ces pêcheurs voient des Sentinelles traînant un corps avec une corde autour du cou : ils en déduisent qu’ils ont tué John Chau.

Une action très mal reçue en Occident

L’initiative de John Chau a suscité des réactions massivement négatives en Occident ; sa mort fut moquée et sa démarche critiquée y compris par des chrétiens et par des personnes engagées dans des missions. Les commentaires, très sarcastiques sur les réseaux sociaux, répètent que ce peuple a le droit de rester fermé, que la présence de John Chau les met en danger, qu’il n’a pas à imposer sa foi à autrui, et se réjouissent d’une mort méritée, faisant remarquer que le Dieu qu’il voulait apporter ne l’a pas sauvé. 

Il devient une figure publique détestée et décriée. Le magazine américain progressiste The New Republic écrit : « Chau représentait un type de méchant très contemporain : totalement inconscient de ses préjugés ancrés, une menace avec sa condescendance souriante. » en référence à ses photos publiées sur les réseaux où il apparaît souriant. « Il est difficile d’imaginer meilleur scénario dans lequel un citoyen américain puisse être tué avec ce qui apparaît être l’impunité totale — et pas seulement l’impunité, mais aussi avec l’idée supplémentaire que la justice, même crûment, a été rendue. … Cela ressemble à une revanche bien méritée. »  

L’humoriste Frankie Boyle en prime-time sur la BBC imagine dans le détail face à un public hilare comment les Sentinelles ont pu utiliser les parties génitales et la cage thoracique de John Chau et condamne l’attitude colonialiste que John Chau porte à l’instar la plupart des Occidentaux. Les Darwin Awards des morts stupides désignent John Chau gagnant de l’édition 2018 et le qualifient d’obsédé des selfies au fond malade d’attention sur Instagram. Il était en effet un « Instagrammeur » influent, suivi avant sa mort par 17.000 personnes, postant des centaines de photos de beaux paysages de ses randonnées.

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Neuf ans de passion secrète

Pourtant, ils ignorent que c’est précisément l’image d’un simple aventurier randonneur que John Chau voulait donner pour cacher le réel but de sa présence dans cette partie de l’Océan Indien, sachant son action pour partie illégale, et ce même après sa mort, afin de ne pas mettre en danger les communautés chrétiennes locales. Il savait en effet qu’il avait un énorme risque de mourir. Son aventure — dont sa couverture —  est en fait méticuleusement préparée. Le portrait en creux de lui qu’en font depuis sa disparition ceux qui l’ont connu est celui d’un humain sympathique et d’un chrétien zélé. 

Son sentiment d’avoir été appelé pour le peuple des Sentinelles naît chez lui en 2009, lui qui a exprimé son désir d’être missionnaire parmi les endroits les plus dangereux du monde. « Dieu, je te remercie de m’avoir choisi, avant même d’avoir été formé dans le sein de ma mère, pour être votre messager de Votre Bonne Nouvelle pour le Peuple de l’Ile Nord Sentinelle », écrit-il deux jours avant sa mort. Des années avant son départ, son colocataire l’entend crier tous les matins sous les douches froides qu’il s’impose pour se préparer à devenir missionnaire dans des endroits sans confort. Il lit environ 200 livres sur la mission ou les peuplades de l’archipel, se forme linguistiquement et médicalement. 

Dans les structures chrétiennes où il s’investit, le bon footballeur qu’il est étonne quand il se préoccupe que ses coéquipiers entretiennent un dialogue personnel avec Jésus. Il réalise pendant des années des missions au service des déracinés en Amérique et à l’étranger avec son objectif ultime voilé qu’il confie à de rares personnes, qui ne sont pas toutes enchantées. À commencer par son père, contre son radicalisme. Plus intime : malgré l’attention qu’il reçoit des filles, il reste pendant cette préparation célibataire pour se concentrer sur sa mission, qu’il pense durer sur place plusieurs années voire des décennies si elle réussit. Celui qui est vu comme le parangon du suprémacisme colonisateur est venu sans défenses. Face à ce peuple qui vit nu, le jour de sa mort, il a choisi de venir à eux en sous-vêtements pour ne pas les effrayer. 

Le surprenant écho post mortem de son histoire

Parce que son projet a échoué et que ses véritables intentions vis-à-vis des Sentinelles ont été éventées, son histoire a été médiatisée mondialement. Il a récolté l’inverse de la gloire : l’humiliation du rejet général. Mais l’échec humain patent a paradoxalement conduit à beaucoup faire parler de lui, et l’a de facto fait connaître bien plus que nul autre missionnaire actuel, ainsi que le peuple des Sentinelles.

Il a aussi laissé des écrits. Or, au XIXe siècle, les écrits qu’ont laissés des missionnaires morts martyrs, en faisant mieux connaître leur état d’esprit, ont contribué à leur popularité, comme celle du prêtre Théophane Vénard, qui a inspiré la petite Thérèse (« ce sont mes pensées, mon âme ressemble à la sienne ! »), lui-même inspiré par le père Jean-Charles Cornay, martyr au Tonkin. « Le monde les regarde comme des fous, mais ce sont les vrais sages ; ici-bas ils sèment dans l’humiliation et la douleur ; un jour ils moissonneront dans la gloire et la joie. Amen ! », écrit-il des martyrs qu’il deviendra lui-même. 

De même, John Chau a été inspiré par l’histoire des cinq jeunes missionnaires en 1956 tués par les membres d’une tribu d’Amazonie en Equateur, les Huaorani, qu’ils étaient partis évangéliser. Le journal des derniers moments de John Chau offre un aperçu de son âme. Il y décrit ses plans, s’interroge sur sa mission, s’avoue sa peur et ses doutes, sait qu’il apparaît comme un fou et anticipe la manière dont il risque de mourir, avec des réflexions spirituelles possédant la profondeur que donne la conscience d’une mort proche fort probable.

Coupe amère

Extraits de son journal

14 novembre 2018 [Après la description méthodique de son plan]

Tout compte fait, tout ceci est entre les mains de YHWH — le Roi des Rois et le Seigneur des Seigneurs et son plan va réussir et je prie pour que ce ne soit pas ma volonté ni mon plan qui s’accomplissent, mais seulement Sa volonté bonne, agréable et parfaite. Pour toujours à Toi, Jésus, revient la louange.

Soli Deo Gloria ! [à Dieu seul soit la gloire en latin ndlr]

15 novembre 2018 […] C’est bizarre — en fait, c’est naturel :

J’ai peur.

Voilà, je l’ai dit. Et aussi frustré et incertain — est-ce que ça vaut la peine que j’aille à pied à leur rencontre ?

Maintenant, ils m’associent aux cadeaux [ndlr: lors des rencontres précédentes, des membres de la tribu ont récupéré des cadeaux que leur a apportés John Chau]. Le fossé linguistique est également difficile à combler car il est dur d’obtenir de bons signaux —  Seigneur, que ta volonté soit faite. Si en fait tu veux que je me fasse tirer dessus ou même tuer par une flèche alors qu’il en soit ainsi. Je pense que je pourrais être plus utile vivant cependant, mais à Toi, Dieu, je donne toute la gloire quoi ce que soit qu’il se passe. JE NE VEUX PAS MOURIR ! Serait-il plus sage de partir et de laisser quelqu’un d’autre continuer ? Non, je ne pense pas —  je suis de toute façon coincé ici, sans passeport, et en ayant disparu de la circulation [ses papiers ont malencontreusement disparu lors de son interaction précédente avec les Sentinelles et il a camouflé des autorités locales sa présence sur l’île ndlr]. Je pourrais toujours retourner aux États-Unis d’une manière ou d’une autre, car rester ici semble quasiment être une mort certaine — pourtant, il y a des preuves de changement d’attitude [des Sentinelles] en seulement deux rencontres en un jour. Je vais réessayer demain.

[…]

En train de regarder le coucher de soleil et c’est magnifique — des larmes coulent… en me demandant si c’est le dernier coucher de soleil que je vois avant d’être dans un lieu où le soleil ne se couche jamais. En train de pleurer un peu.

[…]

Mon Dieu, je ne veux pas mourir. QUI PRENDRA MA PLACE si je meurs ? OH DIEU ils me manquent mes parents, ma mère et mon père et Brian et Marilyn et Norah et Jeremy […] et Jennifer et Seth et Bobby (bien qu’il était là il y a peu !) et Christian et quelqu’un avec qui je peux parler et être compris. Aucun des gars sur le bateau ne connaît bien l’anglais et je ne connais pas suffisamment l’hindi, ni comment leur demander leur avis et leur raconter ce genre de choses. Je n’ai jamais ressenti autant de peine ou de tristesse auparavant. POURQUOI ? Pourquoi est-ce qu’un petit enfant devait me tirer dessus aujourd’hui ? Sa voix aiguë résonne encore dans ma tête. [ndlr : après un échange avec les Sentinelles, un enfant a tiré une flèche qui s’est fichée dans la Bible waterproof de John] Père, pardonne-lui ainsi qu’à tous ceux qui sur cette île essaient de me tuer, et surtout pardonne-leur s’ils y parviennent. Qu’est-ce qui les a fait devenir aussi défensifs et hostiles ? Des légendes transmises sur des millénaires de leur fuite d’un bateau d’esclaves ? Pourquoi doit-il y avoir dans ce bel endroit ici autant de mort ? […]

Seigneur, fortifie-moi car j’ai besoin de ta force, de ta protection, de ta direction et de tout ce que tu donnes et es. Qui que ce soit qui vienne après moi pour prendre ma place, que ce soit après demain ou à un autre moment, s’il te plaît, donne-leur une double onction et bénis-les puissamment. [Il décrit le plan pour retourner sur l’île le lendemain] […] L’alternative serait d’attendre une autre fois et de retourner à Port Blair sans aucun document d’identité et de rester dans la maison sécurisée à nouveau et de mettre tout en danger (pourquoi avons-nous si peur de la mort ?) ou d’être expulsé. Si je pars, je crois que j’aurai échoué dans la mission.

[…]

L’AMOUR parfait chasse toute peur. Seigneur Jésus, remplis-moi de ton amour parfait pour ces personnes ! 

____________________

Il a également laissé d’émouvantes lettres pour ses proches :

Lettres
Alex — Je suis si reconnaissant envers toi et envers ta simple obéissance à Dieu, et envers la façon dont tu as servi cette mission de ton mieux. Je pense que je risque de mourir – demain (voir l’entrée précédente pour voir pourquoi) et j’aurais aimé avoir plus de temps pour t’exprimer mes remerciements. Je suis si fier de toi Frère et je prie pour que tu n’aimes jamais rien dans ce monde plus que tu n’aimes le Christ. Reste fort, garde la bonne foi, et que ta vie soit constamment remplie de sa grâce, de sa paix et de sa miséricorde. Je te reverrai, mon frère – et souviens-toi, le premier qui arrive au Ciel, gagne. Beaucoup d’amour et à Dieu seul soit la Gloire.
PS : merci d’envoyer toutes ces entrées de journal à Bobby et de lui dire de transférer la mise à jour suivante à All Nations [l’organisation missionnaire auquel John Chau est rattaché ndlr] : « Hier on m’a tiré dessus avec une flèche qui a été stoppée par ma Bible, mais cette prise de contact se déroulait bien jusque là – et c’était un adolescent (pré-pubère) qui m’a tiré dessus. Je réessaie demain 11/16/8.« 
Bryan et Marie et Maman et Papa, 
Vous pourriez penser que je suis fou dans tout ça mais je crois que ça vaut la peine d’annoncer Jésus à ce peuple. S’il vous plaît, ne soyez pas en colère contre eux ou contre Dieu si je suis tué –mais vivez plutôt, s’il vous plaît, vos vies dans l’obéissance à ce à quoi Il vous a appelé aussi et je vous reverrai quand vous franchirez le voile. Ne récupérez pas mon corps.
Ce n’est pas une chose futile – la vie éternelle de cette tribu est à portée de main et j’ai hâte de les voir autour du trône de Dieu en train d’adorer dans leur propre langue comme le dit Apocalypse 7:9-10.
Je vous aime tous et je prie que nul d’entre vous n’aime rien dans ce monde plus que Jésus Christ.
Soli Deo Gloria 
John Chau
11/16/18
06h20
Je me suis réveillé après un sommeil assez réparateur, je me dirige vers l’île maintenant. J’espère ce n’est pas mes dernières notes, mais si c’est le cas, à Dieu soit la gloire. […]
Je retourne à la hutte où je suis allé. Je prie pour que ça se passe bien.

Lauriers de dérision

Le stupéfiant décalage entre l’image d’illuminé inconscient qu’il renvoie et la personnalité que révèlent de lui ses écrits et ses amis traduit une profonde incompréhension. L’héroïsme de l’aventure de John Chau ne répond pas à des critères classiques mais est inséparable de ses convictions, notamment celle de la Seigneurie universelle de Jésus et le fait de risquer sa vie par amour pour le Christ. Le jour de sa mort présumée, le 16 novembre 2018, l’Evangile du calendrier liturgique romain rapporte les mots de Jésus : « Qui cherchera à conserver sa vie la perdra. Et qui la perdra la sauvegardera. »

Une telle démarche missionnaire apparaît décalée pour l’époque mais est aussi le fruit d’un christianisme américain plus intense. Elle nous interroge sur notre perception de la nécessité de l’évangélisation des peuples n’ayant pas entendu parler de Jésus pour leur Salut, sens de l’urgence très présent pendant les siècles précédents de missions étrangères. Le fait que nulle autre mission ne semble s’occuper des Sentinelles interpelle. Le manque de foi dans la valeur de la propagation de la foi ne serait-il pas le signe de sa dévitalisation ? A l’inverse, pour quel credo un homme a-t-il été prêt à mourir en offrant sa vie ? Le destin singulier de John Chau montre que la foi chrétienne est seule à inspirer à des gens ce radicalisme. Le garçon né en 1991 serait-il le premier martyr « millenial », comme on nomme sa génération aux États-Unis décrochant religieusement ? 

L’organisation chrétienne « Voice of the Martyrs » a elle décidé cette année, pour son Jour du martyr chrétien, fixé le 29 juin en la fête de Saint Pierre et Saint Paul, de l’honorer comme martyr. Est-il désormais un saint ? Avant sa mort, c’est le rayonnement de sa vie qui interpelle. Un jeune qui l’a côtoyé a dit qu’il demandait dans sa prière : « Dieu, rends-moi plus comme John ». John Chau était alors vivant, chrétien parmi d’autres.

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