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Péguy immortel : 10 pensées pour le découvrir

charles peguy

DR / Cahiers Libres

charles peguy

Cahiers Libres - publié le 06/09/14

A l'occasion du 100e anniversaire de sa mort, les Cahiers Libres vous proposent de redécouvrir Charles Péguy.

Péguy est un auteur dangereux, car il dérange les idées reçues, menace les conformismes. C’est pourquoi aussi bien à droite qu’à gauche, par une espèce d’accord tacite, on s’est efforcé de le rendre inoffensif ou tout au moins d’en limiter les dégâts. La droite l’a réduit aux dimensions d’un petit soldat en pantalon garance mourant pour son pays, un crucifix à la main. La gauche a fait mieux encore elle l’a escamoté. Qu’on l’ait élevé sur les autels clérico-chauvins ou précipité dans les oubliettes de la lutte des classes, un même résultat a été atteint, une même trahison consommée. Péguy a une revanche à prendre : celle de la vérité de sa personne et de son œuvre. (Jean Bastaire)

Si Charles Péguy a, en premier lieu, révolutionné l’art de la prose, il a aussi et surtout révolutionné l’art de la révolution. Et cent ans après sa disparition au champ d’honneur, le 5 septembre 1914, il continue de révolutionner nos cœurs, bousculant nos certitudes. Nous n’aurons pas la prétention de vouloir jeter ici la vérité sur son œuvre ou sa personne. Nous le tenterions que nous nous rangerions de fatco dans le camp des récupérateurs. Ce qui serait, pour nous qui l’aimons tant, la pire des trahisons. Mais par dix pensées piochées au hasard de son œuvre, sauvagement coupées, arbitrairement tronquées de leur contexte littéraire pour les besoins de l’exercice, nous voudrions souligner la modernité de son regard.

Voici donc dix extraits de ses écrits, avec un premier volet portant sur une critique de la société : l’Etat, la politique, le journalisme, l’éducation, l’argent.

Puis un second, consacré au regard lucide, brillant et théologique de Péguy sur le monde moderne,  la déchristianisation, la situation actuelle de l’Eglise, le péché et l’espérance.

Que ces miettes tombées de la table de Charles Péguy soient autant d’occasions d’aller vous y asseoir,  un bon bouquin à la main.
Bonne lecture !

I- Du rôle de l’Etat
« Les intellectuels modernes, le parti intellectuel moderne a infiniment le droit d’avoir une métaphysique, une philosophie, une religion, une superstition tout aussi grossière et aussi bête qu’il est nécessaire pour leur faire plaisir… Mais ce qui est en cause… c’est de savoir si l’État moderne a le droit et si c’est son métier… d’adopter cette métaphysique, de ce l’assimiler, de l’imposer au monde en mettant à son service tous les énormes moyens de la gouvernementale force.
Quand donc aurons-nous enfin la séparation de la métaphysique de l’État.
Quand donc nos français ne demanderont-ils à l’État et n’accepteront-ils de l’État que le gouvernement de valeurs temporelles ? Ce qui est déjà beaucoup, et peut-être trop. »
(Situation faite… Part intellectuel, 1906)

II- De la mystique et de la politique
« Tout commence en mystique et finit en politique. Tout commence par la mystique, par une mystique, par sa (propre) mystique et tout finit par de la politique. La question, importante, n’est pas, il est important, il est intéressant que, mais l’intérêt, la question n’est pas que telle politique l’emporte sur telle ou telle autre et de savoir qui l’emportera de toutes les politiques. L’intérêt, la question, l’essentiel est que dans chaque ordre, dans chaque système la mystique ne soit point dévorée par la politique à laquelle elle a donné naissance.
En d’autres termes il importe peut-être, il importe évidemment que les républicains l’emportent sur les royalistes ou les royalistes sur les républicains, mais cette importance est infiniment peu, cet intérêt n’est rien en comparaison de ceci : que les républicains demeurent des républicains ; que les républicains soient des républicains. Et j’ajouterai, et ce ne sera pas seulement pour la symétrie, complémentairement j’ajoute : que les royalistes soient, demeurent royalistes (…).





Notre première règle de conduite, ou, si l’on préfère, la première règle de notre conduite sera donc, étant dans l’action, de ne jamais tomber dans la politique, c’est-à-dire, très précisément, suivant une ligne d’action, de nous défier, de nous méfier de nous-mêmes et de notre propre action, de faire une extrême attention à distinguer le point de discernement, et ce point reconnu, de rebrousser en effet à ce point de rebroussement. Au point où la politique se substitue à la mystique, dévore la mystique, trahit la mystique, celui-là seul qui trahit la politique est aussi le seul qui ne trahit pas la mystique (…).
La politique se moque de la mystique, mais c’est encore la mystique qui nourrit la politique même.
Car les politiques se rattrapent, croient se rattraper en disant qu’au moins ils sont pratiques et que nous ne le sommes pas. Ici même ils se trompent. Et ils trompent. Nous ne leur accorderons pas même cela. Ce sont les mystiques qui sont même pratiques et ce sont les politiques qui je le sont pas. C’est nous qui sommes pratiques, qui faisons quelque chose, et c’est eux qui ne le sont pas, qui ne font rien. C’est nous qui amassons et c’est eux qui pillent. C’est nous qui bâtissons, c’est nous qui fondons, et c’est eux qui démolissent. C’est nous qui nourrissons et c’est eux qui parasitent. C’est nous qui faisons les œuvres et les hommes, les peuples et les races. Et c’est eux qui ruinent.
C’est pour cela qu’il ne s’agit point qu’ils nous regardent comme des inspecteurs (comme eux-mêmes étant des inspecteurs). Il ne s’agit point qu’ils nous examinent et nous jugent, qu’ils nous passent en revue et en inspection. Qu’ils nous demandent des comptes, eux à nous, vraiment ce serait risible. Tout le droit qu’ils ont, avec nous, c’est de se taire. Et de tâcher de se faire oublier. Espérons qu’ils en useront largement. »
(Notre jeunesse, 1910)

III- Du journalisme et du pouvoir des journalistes
« On conduit aujourd’hui les lecteurs comme on n’a pas cessé de conduire les électeurs. Beaucoup de journalistes, qui blâment avec raison la faiblesse des mœurs parlementaires, feraient bien de se retourner sur soi-même et de considérer que les salles de rédaction se tiennent comme les Parlements. Il y a au moins autant de démagogie parlementaire dans les journaux que dans les assemblées. Il se dépense autant d’autorité dans un comité de rédaction que dans un conseil des ministres ; et autant de faiblesse démagogique. Les journalistes écrivent comme les députés parlent (…).
C’est le jeu ordinaire des journalistes que d’ameuter toutes les libertés, toutes les licences, toutes les révoltes, et en effet toutes les autorités, le plus souvent contradictoires, contre les autorités gouvernementales officielles. “Nous, simples citoyens”, vont-ils répétant. Ils veulent ainsi cumuler tous les privilèges de l’autorité avec tous les droits de la liberté. Mais le véritable libertaire sait apercevoir l’autorité partout où elle sévit ; et nulle part elle n’est aussi dangereuse que là où elle revêt les aspects de la liberté (…).
Le véritable libertaire se gare des mouvements officieux autant que des gouvernements officiels. Car la popularité aussi est une forme de gouvernement, et non des moins dangereuses (…).
Quand un journaliste exercé dans son domaine un gouvernement de fait, quand il a une armée de lecteurs fidèles, quand il entraîne ces lecteurs par la véhémence, l’audace, l’ascendant, moyens militaires, par le talent, moyen vulgaire, par le mensonge, moyen politique, et ainsi quand le journaliste est devenu une puissance dans l’Etat, quand il a des lecteurs exactement comme un député a des électeurs, quand un journaliste a une circonscription lectorale, souvent plus vaste et beaucoup, plus solide, il ne peut pas venir ensuite nous jouer le double jeu ; il ne peut pas venir pleurnicher. Dans la grande bataille des puissances de ce monde, il ne peut pas porter des coups redoutables au nom de sa puissance et quand les puissances contraires lui rendent ses coups, dans le même temps, il ne peut pas se réclamer du simple citoyen. Qui renonce à la raison pour l’offensive ne peut se réclamer de la raison pour la défensive. »
(De la raison, 1901)

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