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Dostoïevski, prophète pour un monde orphelin

Fedor Dostoevsky

Domaine Public

Xavier Dufour - publié le 29/10/21

Deux siècles après sa naissance, Fiodor Dostoïevski nous aide toujours à comprendre le destin liberticide de l’athéisme moderne. Professeur de mathématiques, de philosophie et de culture religieuse à Lyon, Xavier Dufour trace le portrait du grand penseur de l’âme russe qui a su démasquer l’imposture des rêves de salut sans la figure du père.

Dans son Drame de l’humanisme athée, le théologien Henri de Lubac présente Fiodor Dostoïevski (1821-1881), dont nous célébrons le bicentenaire de la naissance ce 30 octobre, comme le prophète de la modernité sans Dieu. Prophète, car il dévoile la vérité d’un monde tenté par la révolte, mais aussi car il lui apporte la seule réponse qui pourra le sauver. Romancier visionnaire des tourments de l’âme, oscillant entre foi et doute, son immense influence marquera des auteurs chrétiens (Soloviev, Soljenitsyne, R.Girard…) comme athées (Gide, Nietzsche, Camus…), ou encore des cinéastes tels que Kurosawa, Bresson ou Woody Allen…

Les drames d’une vie

Dostoïevski a vécu au cœur du XIXe siècle russe, de ses mutations sociales et de ses conflits idéologiques entre slavophiles et occidentalistes. Son enfance, auprès d’un père alcoolique et tyrannique, est marquée par la mort de sa mère puis, à 18 ans, par l’assassinat de son père par ses propres serfs. Ici s’origine sans doute le thème du meurtre d’un père peu aimé, qu’on retrouve dans Les Frères Karamazov.      

La réponse à l’athéisme et au désespoir, c’est la miséricorde d’un Père qui, loin de ses caricatures terroristes, n’est qu’amour et pardon.

À 28 ans, déjà romancier (Les Pauvres gens, Le Double, Les Nuits blanches…),il est arrêté avec un groupe de « révolutionnaires », disciples de Fourier et Proudhon. Condamné à mort puis gracié in extremis, il est déporté en Sibérie pour quatre ans de bagne. Au contact des forçats, il découvre l’âme du peuple russe, lit la Bible et troque ses idées socialistes contre un messianisme de la terre russe, dans un rejet croissant des influences occidentales (cf. Souvenir de la maison des morts, 1862). Dix ans plus tard, il s’installe à Saint-Pétersbourg. Affectivement instable, asservi au jeu (cf. Le Joueur, 1866), Dostoïevski écrit ses chefs d’œuvre dans des conditions précaires : Le Sous-sol (1864), Crime et Châtiment (1865), L’Idiot (1868), les Possédés (1872). Dans Les Frères Karamazov (1880), il rassemble tous les grands thèmes qui travaillent son œuvre : la liberté, la foi et la révolte, le mal et la miséricorde, le salut dans le Christ. Cet ultime chef d’œuvre exorcise définitivement la tentation de l’athéisme ets’achève dans une vibrante profession de foi en la résurrection.     

Pourquoi il nous faut lire Dostoïevski 

Si notre époque est athée, c’est au sens où elle est prête à accueillir n’importe quel salut (venu des spiritualités orientales, du consumérisme, de la course au pouvoir ou au bien-être…), pourvu que celui-ci ne revête pas la figure du père. Le meurtre du père est le geste inaugural de la modernité, qui dénonce dans toute filiation — charnelle, spirituelle, métaphysique — le lien de d’asservissement dont il faut s’émanciper. Dostoïevski a connu cette tentation. À travers ses personnages de négateurs et de révoltés, tels Raskolnikov ou Ivan Karamazov, il annonce l’athéisme libertaire qui culminera dans la « mort de Dieu » proclamée par Nietzsche. « Si Dieu n’existe pas, répète Ivan, tout est permis. » Mais en explorant les conséquences de ce rêve d’autonomie (notamment dans Les Possédés), Dostoïevski en démasque l’imposture. Sans père, plus de frères, mais une foule d’orphelins déracinés et solitaires.

L’affirmation de la toute-puissance de l’individu débouche inexorablement sur la dissolution du corps social en une fourmilière anonyme, et finalement, son asservissement par quelques « hommes supérieurs ». Dans les Frères Karamazov, la figure fantastique du grand inquisiteur récapitule ainsi le destin de l’athéisme politique : c’est en voulant rendre les hommes heureux que le grand inquisiteur en vient à confisquer leur liberté, reprochant au Christ d’avoir espéré d’eux une foi librement accordée dont ils sont, selon lui, incapables. Ainsi l’humanisme sans Dieu vire-t-il au mépris avoué de l’homme.    

Libres dans le Christ

Pour Dostoïevski, la véritable libération viendra du consentement de l’homme à être aimé et pardonné. C’est ce que découvre Raskolnikov, révolté et homicide, dans l’amour que lui porte Sonia, admirable figure christique de Crime et Châtiment. La réponse à l’athéisme et au désespoir, c’est la miséricorde d’un Père qui, loin de ses caricatures terroristes, n’est qu’amour et pardon. À la révolte d’Ivan, qui rejette la création défigurée par la souffrance des enfants, répond la figure de « l’Innocent », le Christ qui se charge du malheur et du péché des hommes pour les offrir à la miséricorde divine. Face à nos culpabilités morbides ou nos fantasmes d’innocence, le moine Zossime, figure paternelle, bienveillante et lumineuse des Frères Karamazov, nous rappelle qu’il n’y a de liberté que dans l’accueil du pardon et que ce pardon nous éclaire sur nos véritables culpabilités, au moment même où il nous en affranchit.

« Mère chérie, j’ai envie d’être coupable envers eux, je ne puis te l’expliquer… Si j’ai péché envers tous, tous me pardonneront, voilà le paradis. N’y suis-je pas maintenant ? » (Les Frères Karamazov, Pléiade, p. 311.)

Pour aller plus loin : pour s’acclimater à l’univers dostoïevskien, je recommande de commencer par Le Joueur, puis Crime et châtiment, avant d’aborder Les Frères Karamazov et les autres œuvres. X.D.

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