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Les bons sentiments de Houellebecq et les mauvais sentiments de Mauriac

ANEANTIR

Thomas COEX / AFP

Henri Quantin - published on 05/01/22

L’année littéraire commence avec le dernier roman de Michel Houellebecq, occasion pour l’écrivain de défendre « les bons sentiments en littérature ». Henri Quantin revient sur cette allusion à la controverse qui opposa Mauriac et Gide sur la description du Mal en littérature.

« Contrairement à ce que prétend une formule célèbre, je pense que c’est avec les bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature. » La déclaration est de Michel Houellebecq, à la veille de la sortie de son nouveau roman, Anéantir. La phrase d’André Gide, qui affirmait au contraire que c’est avec les beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature, est célèbre, en effet, mais les circonstances dans lesquelles elle a été écrite le sont un peu moins. Elles mettent en scène deux catholiques qui ont joué un rôle décisif dans le regard porté par l’Église du XXe siècle sur la littérature : le romancier Mauriac et le philosophe Maritain.

En 1928, Mauriac traversa une sorte de crise de milieu de vie, qui toucha autant sa vocation de romancier que sa vocation de chrétien. Comme romancier rendant compte de la réalité, il se sentait tenu de ne rien dissimuler des tentations de la chair et de la noirceur du Mal. Comme chrétien, il craignait de répandre le scandale et surtout de troubler les âmes. C’est alors que Gide, champion de ce que Bernanos appellera le « magistère de l’ironie », mit de l’huile sur la brûlure intérieure de Mauriac et lui adressa ces mots : « C’est avec des beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature ; la vôtre est excellente, cher Mauriac. » Difficile d’imaginer une remarque plus perfide.

Du côté clérical, Mauriac ne trouva hélas guère d’interlocuteur pour prendre son dilemme au sérieux. Confondant littérature et morale étriquée, certains l’accusaient même d’écrire des obscénités pour gagner de l’argent. Cela nous valut cette remarque aussi amusante que désabusée : « Du temps que j’étais naïf, j’ai voulu ouvrir mon cœur sur ce sujet à de très hauts et de très saints personnages. Mais dès les premiers mots, j’eus la certitude qu’ils ne faisaient aucune différence essentielle entre moi et, par exemple, l’auteur de la revue des Folies-Bergère. »

C’est alors qu’entre en scène Maritain. À l’issue d’un approfondissement inédit de la manière dont un romancier peut rendre compte sans complaisance de la lutte entre la nature et la grâce, il parvient à la fois à rassurer Mauriac et à sauver le roman des anathèmes cléricaux hâtifs. Maritain n’hésite pas à employer l’expression « romancier-théologien », pour désigner un auteur capable, tout en affrontant la profondeur du Mal, d’aimer assez ses personnages pour ne jamais omettre la possibilité du travail de la grâce en eux : « Si le romancier est le Dieu de ses personnages, pourquoi ne pourrait-il pas les aimer d’un amour rédempteur ? », demande Maritain.

Mauriac avait auparavant pressenti, sans l’expliciter, l’analogie possible entre l’auteur et le Christ. Contre le modèle naturaliste d’un romancier qui regarde ses personnages de haut, comme un scientifique observe des cobayes, Mauriac revendiquait une extrême proximité avec les êtres de fiction qu’il créait : « Le romancier ne songe pas à prendre de la hauteur ; il cède à la tentation de se confondre et en quelque sorte de s’anéantir dans sa créature ; s’identifier à la créature, pousser la connivence jusqu’à devenir elle-même. » L’analyse est frappante : elle désigne la création littéraire, mais semble décrire inconsciemment l’Incarnation et la kénose.

On ne sait si Houellebecq a en tête cette histoire, au moment où il jette aux oubliettes la formule de Gide. La suite de son entretien tend à indiquer que ce n’est pas le cas : « Tout au long du XXe siècle, la littérature a été traversée par une fascination pour la transgression, le Mal. Il n’y a pas besoin de célébrer le Mal pour être un bon écrivain. » Cela, Mauriac, Maritain et même Gide l’admettraient sans hésiter. En revanche, leur querelle littéraire a permis de révéler une ligne de crête plus féconde que bien des manichéismes : la possibilité d’approcher le Mal sans le célébrer, en évitant à la fois l’indifférence distante et la fascination complice. On pourrait appeler cela l’art de la chair rachetée. C’est celui auquel consacrèrent leur vie Péguy, Bloy et Huysmans, trois écrivains présents dans Soumission, le roman dans lequel le narrateur houellebecquien ratait sa tentative de conversion au catholicisme.

La lecture d’Anéantir permettra de savoir si « les bons sentiments » mis en avant par Houellebecq l’ont aidé à faire de « la bonne littérature », mais peut-être aussi de chercher où en est le travail de la grâce en lui. Au cours de son entretien, il déclarait : « Pour Noël, des catholiques réactionnaires m’ont envoyé des messages disant qu’ils avaient prié pour moi, et en plus je pense que c’est vrai, c’est émouvant vous ne trouvez pas ? Il y a donc des gens qui s’intéressent à mon âme, je le prends comme un signe d’amitié très fort. Ils espèrent que je serai touché par la grâce. Mais est-ce que c’est vraiment de mon âge ? » On peut douter qu’il s’agisse d’une question d’âge. Aucun doute, en tout cas : l’amour rédempteur, même s’il peut aider un romancier à écrire, n’est pas seulement une affaire de littérature.

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