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L’euthanasie et la frontière des deux Royaumes

EUTHANASIE

Robert Kneschke - SHUTTERSTOCK

Louis Daufresne - published on 11/02/22

Pour Louis Daufresne, l’euthanasie est un champ de bataille métaphysique entre deux royaumes, celui d’en-bas où tout est relatif, et celui d’en-haut où tout est relation. Comme le Pape l’a fait remarquer, tout le discours catholique vise à ne jamais séparer les deux, même si c’est de moins en moins bien admis.

Depuis saint Augustin, deux dispositions intérieures coexistent ici-bas, comme le bon grain et l’ivraie de la parabole. L’évêque d’Hippone parle de deux amours ayant bâti deux cités, terrestre et céleste : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu et l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi. Notons qu’il y a bien deux amours. C’est l’objet auxquels ceux-ci s’attachent, soi ou Dieu, qui en change la nature. Rapportons cela au débat qui, dit-on, monte dans la campagne présidentielle : l’euthanasie. Ses partisans agissent par amour et ils en jouent pour empêcher leur adversaire, généralement l’Église catholique, d’instaurer un clivage entre culture de mort et culture de vie. Cette attitude permet de renverser le rapport de forces. L’euthanasie se retrouve ainsi du côté de la vie, quand l’Église, s’obstinant à la prolonger jusqu’à son terme, verse du côté de la mort et, pis que cela, du sadisme ou de la folie lorsque son dogme confère à la souffrance une vertu rédemptrice.

L’euthanasie est l’un des champs de bataille de cette guerre métaphysique entre les deux royaumes. Les cerveaux des deux camps le savent mais l’opinion, suiviste par nature, n’en voit que l’ombre portée médiatique, comme dans la caverne. D’un côté comme de l’autre, les deux amours produisent de la compassion. Tous deux sont d’accord pour aider à mourir. Mercredi 9 février, le pape François a médité sur le mystère de la mort — qui « redimensionne tout ». Le Saint Père a rappelé que « le droit aux soins et aux traitements pour tous doit toujours être prioritaire, afin que les plus faibles, notamment les personnes âgées et les malades, ne soient jamais écartés ». Puis il a ajouté que « la vie doit être accueillie, non administrée ».

Selon lui, « ce principe éthique concerne tout le monde, pas seulement les chrétiens ou les croyants ». Si le pape se croit obligé de préciser ce dernier point, c’est que la chose ne va pas de soi. Le principe éthique n’est relatif qu’à son regard, venu du royaume d’en haut. Dans la même allocution, le pape dit d’ailleurs que « ce n’est que par la foi en la Résurrection que nous pouvons regarder l’abîme de la mort sans être submergés par la peur ». Ce qui prouve bien que les deux amours dépendent de la rive vers laquelle ils regardent, ici-bas ou au-delà, de l’objet sur lesquels ils se posent : soi ou Dieu.

Le président de l’ADMD, Jean-Luc Romero, sorte de Vincent de Paul de l’euthanasie, constate que l’opposition qu’il rencontre est « souvent religieuse », l’adverbe étant une litote. Il ne peut pas en être autrement. Si on n’est pas relié au royaume d’en-haut, il n’y a pas de raison de s’opposer à l’euthanasie. En bas, tout est relatif ; en haut, tout est absolu. Si le haut disparaît du bas, le bas s’impose forcément. Ce qui fait dire à Jean-Luc Romero, par compassion, que « les gens ne comprennent pas qu’on leur interdise d’éteindre la lumière ». Au nom de quoi, de quel absolu puisque, disait Lénine, « tous les points de démarcation dans la nature et dans la société sont conventionnels et mobiles » ? Tout peut donc bouger.

Ne pas légaliser l’euthanasie, c’est condamner à faire souffrir des gens, au nom d’un principe d’autorité. Quand des catholiques parlent du risque de régression et de « dérive », cela n’a aucun sens. Par rapport à quoi ? Le propre du royaume d’en bas est de dériver s’il n’est amarré à rien d’autre qu’à lui-même. Que tel ou tel régime soit tyrannique ou non n’est pas le sujet ; il sera toujours arbitraire, même équipé de tous les garde-fous de l’État de droit. La crise du Covid fait surgir une réalité enfouie sous l’hypocrisie des institutions, lorsque des régimes jugés incompatibles usent au grand jour de la même panoplie de mesures coercitives.  

« Éteindre la lumière », c’est dire que l’au-delà se résume à un sommeil éternel, que le soleil de Dieu n’est qu’un astre mort. Cette phrase est une profession de foi.

La référence à la lumière faite par Jean-Luc Romero est un élément de langage de la guerre métaphysique. Ce mot souffre d’une grande ambivalence, à l’image de l’obscure clarté cornélienne. Le prince de lumière guide l’armée des ombres, mais les fils de lumière appartiennent à l’évangile. Le siècle des Lumières s’oppose à la reine de la nuit, la monarchie et l’Église. La lumière de la raison émancipe l’homme de l’obscurantisme de la vérité révélée et du péché originel. « Éteindre la lumière », c’est dire que l’au-delà se résume à un sommeil éternel, que le soleil de Dieu n’est qu’un astre mort. Cette phrase est une profession de foi. L’Église n’ose pas l’affronter, du moins publiquement.

Le pape a de belles paroles sur les personnes âgées, pauvres en particulier, qui « reçoivent moins de médicaments qu’elles n’en auraient besoin […] : cela les pousse vers une mort plus rapide. Et, ajoute-t-il, cela n’est ni humain ni chrétien ». Humain et chrétien ? Tout le discours catholique vise à ne jamais séparer les deux. L’Église, cette « experte en humanité », se pose en rempart contre la barbarie 3.0. Mais le monde n’en demande pas tant. Il ne lui délègue d’ailleurs aucun rôle de vigie, et peut très bien se passer d’elle. Il s’y emploie même de toutes ses forces. Beaucoup de nos contemporains trouvent que la parole ecclésiale pèse trop lourd dans les consciences eu égard aux bataillons qu’elle mobilise dans nos sociétés libérées de tout. Sans même parler des abus discréditant toute sentence morale qu’elle pourrait porter sur les choix intimes. Après l’avortement, l’euthanasie s’apprête à évincer l’Église de l’autre extrémité de la vie. « Éteindre la lumière », c’est ça : c’est faire en sorte qu’une autre lumière ne s’allume pas à l’heure du grand passage.

Après l’avortement, l’euthanasie s’apprête à évincer l’Église de l’autre extrémité de la vie.

Au bout du compte, deux visions s’affrontent. La première, avec Rousseau, considère l’homme comme un « tout parfait et solitaire ». Cet être-là vit à travers son miroir magique qui le flatte puis le tourmente à mesure que le temps en altère le reflet. Un jour viendra qui le rendra insupportable. Prisonnier de sa solitude ontologique, il voit la mort comme un puits sans fond dans lequel on ne cesse de tomber. L’amour du royaume d’en-bas ne veut dépendre que de lui-même, alors que celui du royaume d’en-haut estime que l’être passe à travers le miroir de son moi et s’accomplit dans la relation à autrui, à Dieu, à Dieu à travers autrui. Voilà pourquoi le pape, les chrétiens en général, insistent autant sur la relation, ce joker, cette bouée de sauvetage, ce point de jonction entre la religion et une société minée par la détresse affective et la frustration sentimentale. Car le royaume d’en-bas n’épanouit personne. La loi qui y règne est celle du plus fort, du plus beau, du plus riche. Ces superlatifs épuisants rendent la fin de vie d’autant plus horrible et dégradante.

Interrogé par l’AFP, Jean-Luc Romero affirme que les gens ne vont pas forcément recourir à l’euthanasie : « Ce sera une minorité, autour de 3% si on prend les chiffres belges. Mais ils veulent avoir le choix », argue-t-il. Ce choix n’est pas encore possible car le sujet est toujours « cadenassé » par le royaume d’en-haut, quand le Pape dit que c’est « la vie [qui] est un droit, non la mort ». Combien de temps ce discours sera-t-il opératoire ? Les verrous sautent un peu partout. L’allongement de la durée de la vie y contribue. La frontière entre les deux royaumes n’est pas si étanche qu’on le désirerait. Chacun passe d’un amour à l’autre, y séjourne au gré des situations et des cas de conscience. La loi Claeys-Leonetti permet une « sédation profonde et continue jusqu’au décès » pour les malades incurables dont le pronostic vital est engagé « à court terme ». Est-ce suffisant ? « Cette loi a des limites terribles », déplore Jean-Luc Romero en citant « la maladie de Charcot, où les gens agonisent pendant des mois ». Dans Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq dit que « nous n’avons plus besoin de l’idée de Dieu, de nature ou de réalité ». Si ce postulat est vrai, agoniser et souffrir ne servent à rien. S’il est faux, il reste à donner un sens à la souffrance.

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