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Les Pleureuses de Romont, la seule procession féminine du Vendredi saint

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Frédéric Rochat

Les pleureuses de Romont (Suisse) en procession.

Anne Bernet - publié le 14/04/22

Vieille de six siècles, la procession de la Semaine sainte de Romont en Suisse est la seule au monde entièrement conduite par des femmes.

Nous ne savons plus ce que c’est que la croix, nous n’en mesurons plus le scandale et l’horreur. Le ralliement de Constantin au christianisme, après la publication en 313 de l’édit de Milan mettant un terme aux persécutions, a entraîné en son temps, sous l’influence de l’Église, une véritable révolution sociétale. Celle-ci s’est traduite, entre autres, par la suppression d’un certain nombre de supplices particulièrement atroces qui ne se contentaient pas de tuer la victime mais attentaient à la dignité humaine. Ainsi la crucifixion est-elle sortie de l’arsenal juridique, par respect pour la Passion du Sauveur, et en mémoire des nombreux chrétiens péris à sa suite de la même mort.

Du scandale à la vénération de la croix

Jusqu’en ce début du IVe siècle, tout le monde sait ce que signifie agoniser sur la croix, et qu’il s’agit d’un châtiment réservé à ceux qui se sont révoltés contre l’Empire, donc infamant. C’est aussi la raison pour laquelle les premiers chrétiens répugnent à représenter le Christ crucifié, de sorte que les seules images de ce type répandues à l’époque sont des caricatures blasphématoires provenant des ennemis de l’Église, tel ce graffito retrouvé à Rome à l’école des pages du palais impérial, au Palatin, montrant un crucifié à tête d’âne, plaisanterie à la fois obscène et antisémite, avec l’inscription : « Alexamenos adore son dieu » , Alexamenos étant l’un des jeunes esclaves élèves de l’établissement. De même, les premiers chrétiens ne se signent-ils comme nous le faisons, pratique qui ne se répandra que dans le courant du IIIe siècle, avec succès lorsque les fidèles constateront les pouvoirs d’exorcisme du signe de croix. Ils se contentent du geste plus discret des trois croix tracées sur le front, les lèvres et le cœur, comme nous le faisons encore avant la lecture de l’évangile.

Paradoxalement, c’est donc quand la réalité tragique, sanglante et sordide de la crucifixion disparaît, que la vénération de la croix devient possible. Elle prend toute sa mesure avec l’invention, ce qui signifie « redécouverte » , de l’instrument de supplice du Christ durant le voyage de l’impératrice Hélène à Jérusalem dans les années 330. Dès lors, la Croix, « le bois sacré qui porta le salut du monde », comme le chante Venance Fortunat, est au cœur des dévotions chrétiennes, spécialement durant la Semaine Sainte mais aussi lors des deux fêtes de l’invention et de l’exaltation de la Sainte Croix, en mai et en septembre.

Les grandes processions de la Semaine sainte

Cette dévotion connaît un nouvel élan à partir du XIe siècle avec les croisades et la reconquête de la Terre Sainte mais, c’est après la perte de Saint-Jean d’Acre et des derniers territoires tenus par les « Latins » en 1291 que le monde catholique se prend à exalter non plus la croix glorieuse qui, portée par saint Michel, embrasera le ciel au dernier jour, mais la croix douloureuse, véritable instrument de la Passion. Maintenant qu’il est devenu impossible ou presque de se rendre à Jérusalem et d’y suivre la Via Dolorosa, les fidèles sont incités à revivre, le Vendredi saint et même chaque vendredi de l’année, les souffrances du Christ pour le rachat de leurs fautes et afin de s’associer à son sacrifice. Les franciscains, qui ont déjà popularisé la crèche de Noël pour permettre de revivre le mystère de la Nativité, vont désormais se faire les propagateurs du chemin de croix. Il est diverses manières de s’y prendre, depuis la plus simple, qui consiste à suivre les quatorze stations, du jugement de Pilate à la mise au tombeau, en les méditant une à une, jusqu’aux grandes mises en scène des mystères médiévaux joués au parvis des églises et des cathédrales.

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Les pleureuses de Romont.

Et puis, il y a une autre façon de faire, à mi-chemin entre la reconstitution théâtrale de l’événement et sa pieuse méditation, ce sont les grandes processions de la Semaine sainte pendant lesquelles les images vénérées du Christ, de sa Mère, parfois des saintes femmes et d’autres personnages de l’évangile, sont portées à travers les rues de la ville, accompagnées de confréries et de pénitents qui, pieds nus, courbés sous le poids des statues et sous celui de leurs fautes, viennent expier leurs péchés personnels et ceux de la collectivité. Beaucoup sont célèbres, notamment celles d’Espagne, mais aussi de Corse, du Roussillon et de bien d’autres lieux. Avant le Covid, elles drainaient des foules souvent plus attirées par un spectacle touristique que par la portée religieuse de l’événement. Interdites depuis 2020, même à Séville, démonstration du manque de foi actuel dans les moyens spirituels d’arrêter la maladie, elles auront probablement lieu cette année.

Une procession singulière

Parmi ces manifestations de piété populaire, celle de Romont, non loin de Fribourg en Suisse, si elle ne possède pas la démesure andalouse, est certainement la plus originale. Vieille de six siècles, elle est la seule au monde entièrement dirigée et conduite par des femmes. L’histoire est singulière. Au tournant des XIIIe et XIVe siècles, quand les habitants de Romont, gros bourg objet de convoitises féroces entre la Savoie et les terres d’Empire, instaurent cette procession dans l’espoir d’obtenir le secours céleste qui les délivrera de la guerre, elle ressemble à toutes les autres. Comme partout, les coupables désireux d’expier leurs fautes participent, pieds nus, à la procession, et plient sous le poids des représentations saintes ; comme partout, par discrétion, leur anonymat, et leur humilité, sont préservés par le port d’une cagoule leur permettant de se fondre parmi les membres des confréries. 

À Romont comme ailleurs, ces cérémonies expiatoires restent une affaire d’hommes, bien qu’il existe aussi, en de rares lieux, des « confréries » de pénitentes. Romont, justement, en possède une et ces femmes entendent tenir leur place dans l’histoire. Ailleurs, les femmes ne sont que spectatrices, tout juste autorisées à suivre la procession en priant et chantant. Celles de Romont ne veulent pas se contenter de ce rôle trop passif à leur goût. Pendant que les hommes du bourg et des environs, en esprit de réparation et d’expiation, se chargent de lourdes croix et, s’identifiant au Christ dans sa marche au Calvaire, au long d’un parcours difficile et pénible, gravissent en ahanant les rues très pentues de la ville, ce qui leur vaut le surnom de « traîne croix », révélateur de la dureté de l’expérience, une douzaine de femmes et de jeunes filles jouent le rôle des femmes de Jérusalem et des saintes femmes. De noir vêtues, en signe de deuil et de pénitence, ensevelies sous des voiles épais qui empêchent de les identifier, elles précèdent le cortège, portant solennellement sur des coussins de velours rouge les instruments de la Passion et accompagnent la procession d’un long récitatif aux accents de lamento, unique commentaire des événements qui remplace les méditations habituelles du chemin de croix. Cette tragique déploration leur vaut le nom de « Pleureuses ». 

Un véritable coup d’État

Cette procession mixte est déjà, en soi, pendant près de quatre cents ans, singulière, mais voilà qu’au XIXe siècle, un événement va bouleverser totalement le déroulement des cérémonies du Vendredi saint à Romont. Une nuit, un incendie, fléau des pays de montagnes aux habitats de bois, détruit le local où sont entreposées les croix des « traîne-croix ». On n’a pas le temps d’en fabriquer d’autres avant la Semaine Sainte. En fait, mais les hommes ne le savent pas encore, elles ne seront jamais remplacées car ces dames vont profiter de l’occasion pour perpétrer un véritable coup d’État. 

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Les pleureuses de Romont.

Cette année-là, au lieu d’annuler les célébrations, les femmes de Romont décident de perpétuer coûte que coûte la procession et s’avancent, seules, dans un silence absolu, précédant, depuis la sortie de l’église, un clergé résigné à leur abandonner la direction de la cérémonie, au demeurant d’un recueillement, d’une dignité et d’une grandeur irréprochables. Une nouvelle tradition s’est instaurée, à laquelle il ne sera plus jamais dérogé, même lorsque, vers 1970, dans l’atmosphère de l’après-concile, certains hommes d’Église tourneront en ridicule ce qu’ils appellent des superstitions populaires ridicules. Malgré leurs ricanements, les Pleureuses, imperturbables, refuseront de renoncer à leur grave procession. Il faudra les laisser faire.

Un dépouillement saisissant

Quelques années plus tard, néanmoins, ces progressistes s’imagineront près d’en finir avec elles car, les mœurs changeant, certaines jeunes filles ou adolescentes, souvent des servantes de messe de la paroisse, entrées dans la confrérie, verront dans l’événement un spectacle folklorique et non plus religieux, occasion de s’amuser ou se faire valoir. Cette dérive aurait pu amener, à terme, la disparition des Pleureuses si la responsable du groupe, dotée d’un fort caractère et capable d’en imposer à tous, même à son curé, n’y avait mis bon ordre fermement, excluant du groupe les jeunes écervelées, remplacées une à une par des femmes mûres, pour lesquelles chaque moment du rituel, chaque geste imposé par la tradition, chaque mot de leur lamento ont une valeur religieuse intangible et sacrée.

Voilà comment la procession du Vendredi Saint à Romont, bien qu’elle attire des curieux venus de toute la Suisse et de l’étranger, ainsi que les chaînes de télévision, a repris son caractère de ferveur. Certes, l’on ne trouvera pas à Romont les fastes des Semaines saintes andalouses mais, dans son grave dépouillement, la lente marche de ces douze silhouettes noires portant les instruments de notre rachat, accompagnée de sa terrible déploration, est saisissante.

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