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Saint Expédit a-t-il existé ?

saint expeditus

Wellcome Collection | CC BY 4.0

Saint Expédit.

Anne Bernet - publié le 18/04/22

Son culte est très répandu, mais il plane sur son insaisissable identité un parfum de mystère. Voici l’histoire mystérieuse et rocambolesque de saint Expédit, le patron des urgences, fêté par l’Église le 19 avril.

La popularité de certains saints dérange. Une religion « éclairée » ne se devrait-elle pas d’être totalement tournée vers le Christ et libérée de toute dévotion « naïve » ? Cette tentation n’est pas neuve. Le protestantisme, plus spécialement le calvinisme, au XVIe siècle, a ainsi condamné tout intermédiaire aux relents de paganisme entre Dieu et l’humanité. Le jansénisme, influencé par la Réforme d’où étaient issus certains de ses chefs de file, entre autres la famille Arnauld, a au XVIIe siècle pareillement voulu intellectualiser le catholicisme, rejetant la dévotion mariale, le chapelet, les manifestations naïves de piété populaire, et jusqu’au culte du Sacré Cœur, comme relevant d’une affectivité déplacée. Ce comportement, contre lequel la papauté a beaucoup lutté pendant deux siècles, a ressurgi au XXe siècle et conduit, sous prétexte d’avoir l’air à la page, à tourner en ridicule ces croyances, quitte à ébranler la foi des humbles, voire à les écarter sans retour de l’Église et de la pratique religieuse.

Saint Expédit a-t-il existé ?

Saint Expédit fait partie de ces saints très vénérés, car réputés très efficaces dans les situations urgentes et difficiles, que quelques clercs auraient aimé éradiquer définitivement du calendrier, quitte à dire qu’ils n’ont jamais existé. L’affirmation revient régulièrement, sans réussir à nuire à sa réputation. Mais, au fait, qu’en est-il ? Même si les documents le concernant sont rares, le peu que l’on possède permet au moins de se faire une idée de son existence et de son histoire.

Nous sommes au début du IVe siècle, à une date mal définie, mais aux pires moments de la persécution de Dioclétien. Lors de cette vaste tentative pour détruire le christianisme, se mêlent désir de nuire à un compétiteur politique, le César Constance Chlore, réputé favorable aux chrétiens pour avoir jadis pris une concubine chrétienne, Hélène, et reconnu leurs enfants, à commencer par le futur empereur Constantin, et haine féroce d’une élite intellectuelle païenne, influente à la cour impériale de Nicomédie, contre l’Église. Des milliers, peut-être des dizaines de milliers de fidèles périssent lors de ce déchaînement de violence qui, en certaines régions d’Orient, durera deux décennies. Les arrestations massives du clergé, la confiscation et la destruction des archives ecclésiastiques entraînent une telle désorganisation que beaucoup de martyrs authentiques sombrent dans l’anonymat, personne ne pouvant, selon l’usage des communautés, récupérer à prix d’or auprès des greffiers, puis mettre en lieu sûr, les procès-verbaux de leurs interrogatoires et de leurs jugements.

Les soldats chrétiens dans la cible

Depuis les années 290, longtemps donc avant que la persécution s’étende à tous les chrétiens, une catégorie de fidèles est spécialement exposée à la méfiance des autorités : les militaires. Il y a à cela plusieurs raisons : certains jeunes chrétiens, appelés à servir dans l’armée, refusent, sous prétexte — ce qui est faux d’ailleurs — que leur foi leur interdit de combattre ou de servir un autre souverain que le Christ. Ces objecteurs de conscience sont très mal vus, évidemment. Et puis, et c’est grave, la loyauté de ces hommes est mise en doute. Peut-on se fier à des gens qui croient à une fraternité au-dessus des frontières et des cultures, plus attachés à une « patrie céleste » invisible qu’à l’Empire ? Les soldats chrétiens sont-ils des traîtres potentiels ? 

Aux mises à la retraite sans solde automatiques, ont succédé des mesures de plus en plus brutales, puis l’exécution immédiate de tout soldat ou officier chrétien qui refuse de renier le Christ.

La question, latente, se pose de manière aiguë après qu’en 287, une cohorte de la Seconde Légion Trajane, recrutée en Égypte, a refusé de participer à la répression des insurgés gaulois, sous prétexte que ceux-ci seraient chrétiens comme ces légionnaires le sont eux-mêmes. À partir de là, chasser les chrétiens des rangs de l’armée est devenue une obsession pour le commandement, mais, comme ils sont désormais très nombreux, cette épuration s’avère quasi impossible, ce qui accentue l’angoisse des autorités… Aux mises à la retraite sans solde automatiques, ont succédé des mesures de plus en plus brutales, puis l’exécution immédiate de tout soldat ou officier chrétien qui refuse de renier le Christ. Cela explique pourquoi entre les dernières années du IIIe siècle et les premières du IVe, le calendrier offre tant de martyrs militaires, plus ou moins célèbres.

Les officiers de Mélitène

Parmi eux, un groupe de jeunes officiers cantonnés à Mélitène, région frontalière agitée, d’autant plus sensible qu’elle touche au royaume d’Arménie, qui aura bientôt l’honneur d’être le premier pays chrétien du monde. Alliée de Rome, l’Arménie chrétienne pourrait se retourner contre une puissance persécutrice de ses coreligionnaires et se rapprocher de l’ennemi héréditaire de l’empire, les Parthes. Dans un tel scénario, des troupes romaines gangrénées par le christianisme représenteraient un danger, d’où l’arrestation des officiers de Mélitène. Que sait-on d’eux ? Rien ou presque, il faut bien l’avouer, mais ce n’est pas étonnant dans le contexte du moment. Le martyrologe se borne à citer leurs noms : Hermogène, Caius, Aristonicos, Galatas, Rufus, Elpidius, tous décapités pour le Christ. Point final et ce laconisme plaide plutôt en faveur de la véracité de l’histoire.

Mais qu’est-ce qu’Expédit vient faire là-dedans ? Il vient faire qu’en fait, il ne s’est jamais appelé Expédit. En un temps où les livres sont péniblement recopiés à la main, sous un éclairage insuffisant, il arrive que le copiste le plus sérieux, le plus attentif, se trompe et que, fatigue ou distraction, il mette un mot ou un nom à la place d’un autre… Voilà comment, un jour, un moine recopiant le martyrologe a accidentellement remplacé Elpidius, ou Elpidos, beau nom de baptême qui évoque la vertu d’espérance, Elpis en grec, par Expeditus, devenu Expédit en français, racine latine, cette fois, que l’on retrouve dans l’adjectif expéditif, et qui renvoie à la notion de rapidité.

Le colis sans nom

Une autre explication, répandue dès le XVIIIe siècle par les courants anticléricaux, propose toutefois une variante de l’affaire. Des religieuses, en Allemagne, selon les uns, selon d’autres à la Réunion, île où le culte de saint Expédit est très populaire, réclament à Rome des reliques pour la chapelle de leur couvent. Le précieux paquet arrive enfin mais le nom du saint ne figure nulle part. La seule mention portée sur l’enveloppe indique, en italien : spedito, « expédié », ce que, dans leur candeur, les sœurs prennent pour l’identité de leur bienheureux, aussitôt affublé du nom d’Expédit. Soyons sérieux ! Pour drôle qu’elle puisse paraître, l’anecdote, forgée afin de discréditer le culte d’Expédit, est une plaisanterie. Mieux vaut en rester à l’hypothèse du copiste fatigué qui écorche le nom du martyr Elpidius de Mélitène.

En compagnie du corbeau

À partir de cette confusion, la piété populaire conclut que saint Expédit est l’homme de la situation lorsqu’il s’agit de trouver une solution urgente à des difficultés. Et notre Elpidius rebaptisé, tout à la joie de cette notoriété nouvelle, se met en effet à exaucer vite et bien les prières de ses dévots, de sorte que sa réputation grandit et s’étend. Dès lors, certains n’hésitent pas à embellir son histoire ; s’inspirant peut-être du passage des Confessions dans lequel saint Augustin, partagé entre désir du baptême et faiblesse humaine, rechigne à se convertir pour ne pas renoncer à sa vie dissolue, s’effondre en larmes, répétant : « Pourquoi attendre ? Pourquoi demain, pourquoi toujours demain ? », l’on raconte comment le démon, sous la forme d’un corbeau, a tenté d’écarter Expédit du sacrement lui criant aux oreilles : Cras, cras, cras !, ce qui, en latin, signifie à la fois « croa, croa, croa » et « demain, demain, demain » ! Parce qu’il n’a pas procrastiné et qu’il a couru au baptême, donc au martyre, le saint amplifie son image de patron des urgences ; il est celui qui aide sans jamais repousser au lendemain. Telle est la raison pour laquelle saint Expédit est représenté en compagnie du corbeau démoniaque dont il méprise les appels pour, au péril de sa vie, répondre à celui du Christ.

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