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L’Église en crise de… croissance

Pismo Święte w kościele

Pascal Deloche / Godong | Ref:146

Jean Duchesne - publié le 07/06/22

La crise actuelle du catholicisme vient bien moins de la sécularisation que des renouvellements initiés par la redécouverte de la Bible et l’avènement de la spiritualité. Pour l’essayiste Jean Duchesne, il faudra du temps pour en mesurer les effets.

Ce temps de Pentecôte invite à se demander ce que manigance actuellement l’Esprit Saint. Parce que la situation ne paraît guère brillante : la pratique dominicale a encore baissé depuis la crise sanitaire ; l’Église est secouée par des affaires, notamment d’abus sexuels ; historiens et sociologues constatent que la France n’est plus une nation chrétienne, etc. Comme si l’aggiornamento de Vatican II était resté vain. On peut cependant voir les choses autrement : non de l’extérieur, en observateur distant, ni de l’intérieur, en témoin d’une expérience forcément limitée, mais en essayant de prendre un peu de la hauteur d’où les profondeurs se révèlent, alors qu’on a du mal à les mesurer si l’on y est immergé ou si l’on reste au bord.

Résilience de l’Église dans des sociétés déstabilisées

Nul ne contestera que, depuis un bon siècle, le catholicisme a formellement changé. Ce qui compte n’est pas le visible et quantifiable : l’abandon du latin, des soutanes et des cornettes de bonnes sœurs, la baisse des chiffres de messalisants, baptêmes, vocations sacerdotales et religieuses, mariages et funérailles à l’église… Car tout cela n’est qu’effets et conséquences. On dit d’ordinaire que c’est le résultat de révolutions technico-économico-socio-culturelles, d’une prospérité croissante, de la montée de l’individualisme, de la sécularisation… 

Mais à ce compte-là, l’Église n’est pas la seule à avoir été affectée. La société tout entière a radicalement évolué et s’est décomposée. Les grands partis politiques (communiste, socialiste, gaulliste…) sont moribonds. Des institutions comme les PTT, EDF-GDF, l’ORTF, la SNCF, le système scolaire et les régions ont ou bien disparu, ou bien perdu leur monopole, ou bien été divisées, restructurées — et ce n’est pas fini. Au milieu de ces chambardements, l’Église s’avère d’une résilience rare. Encore aujourd’hui, il y a sans doute plus de monde à la messe chaque semaine qu’autour des terrains de sports ou dans les salles de cinéma.

La sécularisation n’explique pas tout

Reste à expliquer cette endurance. Un passéisme frileux et obtus n’y suffit pas. Car il y a eu au XXe siècle deux renouvellements majeurs, propres au catholicisme. Les « sciences humaines » sont mal équipées pour les détecter. Et, en interne, on n’en prend guère conscience, puisqu’il s’agit d’acquis qu’assez peu de croyants remettent en question, parce qu’il ne s’agit pas du tout de nouveautés. On peut dire que ce sont des réappropriations qualitatives, dont les retombées mettront encore quelque temps à devenir quantitatives.

Le premier de ces renouveaux est la redécouverte par les catholiques de la Bible, y compris l’Ancien (ou mieux : Premier) Testament. Les Écritures avaient été plus ou moins abandonnées aux protestants, parce qu’ils y avaient trouvé des prétextes d’hérésies et de schismes, si bien qu’on décourageait les fidèles d’y mettre le nez : dangereux ! La crise moderniste a paradoxalement poussé à prendre au sérieux la Tradition dans son intégralité. Autour de 1900, la création de l’École biblique de Jérusalem par les dominicains, puis la fondation de l’Institut biblique pontifical, confié aux jésuites, ont permis la publication, à partir de 1950, des bibles de Maredsous, Jérusalem, Osty, Pierre de Beaumont, Chouraqui, etc. Et ces traductions à la fois modernes et scientifiques furent des succès de librairie.

Bible et spiritualité : les deux redécouvertes du XXe siècle

Cette reprise de la Bible a eu des retentissements considérables. D’abord dans la liturgie : on s’est aperçu que la Parole vivante et vivificatrice de Dieu en fait constitutivement partie. Ensuite en théologie, repensée à partir de cette auto-révélation de Dieu, et non plus de preuves philosophiques de son existence, comme l’enseignait contre l’athéisme doctrinal le système néothomiste : coupé du milieu juif de Jésus et des apôtres, l’Évangile est incompréhensible. Un autre prolongement de ce retour au Premier Testament fut les « retrouvailles » avec le judaïsme immarcescible, puisque « Dieu est fidèle à ses promesses » (Rm 11, 1-2).

Mais cette « biblicisation » a accompagné une autre régénération : l’invention de la spiritualité. Au XIXe siècle encore, on n’en parlait pas. Il y avait d’un côté, pour tout le monde, l’ascèse — à savoir non pas seulement les mortifications, mais les exercices (askêseis en grec) de piété ; et de l’autre, pour de rarissimes privilégiés, la mystique — autrement dit l’expérience intime du mystère de Dieu. Or le « vécu » a pris de plus en plus d’importance, à partir de l’introspection lancée par le romantisme et favorisée par l’amélioration des conditions de vie, le développement du temps libre et de l’information, ce qui aboutit à un sentiment général d’autonomie intérieure (même si les conformismes sont très loin d’avoir disparu).

Du conformisme au choix personnel

On est ainsi passé d’une religion « sociologique » à une religiosité personnalisée, choisie et non plus héritée. L’appartenance à l’Église n’en est devenue que plus sélective. On s’en éloigne si quoi que ce soit y déplaît. La tension entre ascèse et mystique est alors dépassée : l’observance de la discipline formelle n’est plus le moyen obligé de parvenir peut-être à une communion dans l’au-delà, mais est liée aux états d’âme, qui motivent la piété autant que celle-ci les nourrit. Rien de nouveau : le Christ lui-même n’a pas caché ses sentiments, ni saint Paul, ni saint Augustin… Il y a là un rééquilibrage, un progrès par ressourcement, de même que dans les recentrages bibliques de la liturgie et de la foi, qui puisent aux origines de la Tradition, tout en assumant l’intégralité de l’histoire — dont celle de la culture profane. 

Ce sont là des actualisations aux effets non quantitativement mesurables. Le renouveau s’est cristallisé à l’occasion de Vatican II. Le concile n’a rien inventé ni décrété ex nihilo. Il a conjugué aux acquis le retour aux Écritures et les expériences de vie chrétienne au XXe siècle. Comme c’était prévisible, ceux pour qui l’Église avait eu son temps et ne pouvait pas changer vraiment n’ont pas été conquis, ni ceux pour qui elle devait surtout ne changer en rien, ni ceux pour qui elle devait changer encore plus, en rupture avec son passé au moins récent.

Le catholicisme populaire du pape François

Ceux qui tirent profit des renouvellements de ces dernières décennies sont donc peu nombreux. La réappropriation de l’héritage biblique et juif peut prendre plusieurs générations. La ré-articulation imposée par l’avènement de la spiritualité entre normes et subjectivité, dogme et charité, fidélité et adaptation, etc. réclame un patient travail. C’est pourquoi le catholicisme en Occident devient minoritaire et paraît même parfois divisé. Tant de progrès ne peuvent pas tous être assimilés en masse d’un seul coup, mais le processus est engagé. L’Église est « en crise » en raison d’abord de ses progrès internes, et non de la sécularisation. 

Dans ce contexte, c’est à un réel besoin que répondent les efforts du pape François pour retrouver une religion populaire, avec des messages simples, visant à mettre la foi à la portée de tous. C’est ce qu’il a fait par exemple dans son homélie pour la canonisation de Charles de Foucauld le 15 mai 2022. La sainteté, a-t-il dit, n’est pas « la récompense d’un héroïsme personnel », mais à « embrasser dans le quotidien, dans la poussière de la rue, dans les efforts de la vie concrète et, comme le disait sainte Thérèse d’Avila, “parmi les casseroles de la cuisine” ». Il serait présomptueux d’exclure que cet encouragement ait été inspiré par l’Esprit Saint qui a déjà suscité les ressourcements sur lesquels il nous reste à mieux nous brancher.

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BibleÉglise
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