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L’été, un temps de contemplation privilégié

ÉTÉ DE NICOLAS POUSSIN

© Leemage via AFP

Jean-François Thomas, sj - publié le 30/07/22

Durant nos vacances, contempler l’été comme un tableau, et ce tableau comme un épisode de l’histoire du salut ! C’est ce que propose le père jésuite Jean-François Thomas, qui nous fait découvrir "l’Été" de Nicolas Poussin.

Moins sensibles au changement de saison que nos aïeux, plus exposés à la rudesse des éléments, nous ne prenons pas suffisamment le temps de contempler le passage de l’une à l’autre, alors que nous bénéficions d’un climat où quatre cycles très distincts nous renvoient directement au rythme de notre vie et à l’histoire du salut. Emportons avec nous, au cours de nos vacances, l’image du tableau de Nicolas Poussin (1594-1665), L’Été, œuvre de la vieillesse du peintre avec les trois autres saisons. Il ne s’agit pas d’un paysage anecdotique, d’une scène banale, le peintre ne se contentant pas de reproduire ici des impressions et des jeux de couleur ou de lumière. Poussin, notre peintre le plus secret, le plus énigmatique, nous lègue un testament spirituel. Alain Mérot, un des spécialistes de l’artiste, note justement à propos de ces Quatre Saisons (1660-1664) : 

« La beauté et la puissance de la nature ; l’origine et les fins de l’homme ; la simplicité religieuse des grands moments de la vie ; la force et la faiblesse des sentiments ; l’héroïsme et le dérisoire des actions : tout s’anime et se compose une dernière fois sur un théâtre intérieur, tandis que décline la lumière. Ainsi les murs et les toits de Rome passent insensiblement, au coucher du soleil, des tons de la braise ardente à ceux d’une cendre où reste accroché un peu de rose. Cette lente marche vers l’obscurité n’est pas désespérée. Car l’héritage est transmis : quelque chose à la fois d’inimitable et d’essentiel » (Poussin).

Poussin ne verse pas la facilité, et cette série surprit et désarçonna certains de ses contemporains plus attirés par la joliesse que par la beauté intérieure. 

Une scène de l’Ancien Testament

Lorsque les quatre toiles arrivèrent à Paris, puisque Poussin vivait à Rome, ceci justement durant l’été 1664, les amateurs et les collectionneurs, ainsi que les grands peintres de l’époque, se précipitèrent chez le duc de Richelieu pour lequel ces tableaux avaient été composés. Louis-Henri Loménie de Brienne rapporta les réactions des uns et des autres : « Nous fîmes une assemblée chez le duc de Richelieu où se trouvèrent tous les principaux curieux en peinture qui fussent à Paris. La conférence fut longue et savante. Bourdon et Le Brun y parlèrent et dirent de bonnes choses. Je parlai aussi et je me déclarai pour Le Déluge (L’Hiver). M. Passart fut de mon sentiment. M. Le Brun, qui n’estimait guère Le Printemps et L’Automne, donna de grands éloges à L’Été. Mais pour Bourdon, il estimait Le Paradis terrestre (Le Printemps) et n’en démordit point » (Mémoires). Charles Le Brun, premier peintre du Roi, est donc saisi par L’Été. Pour quelles raisons ?

Le champ de blé moissonné renvoie directement au mystère de l’Eucharistie, au sacrifice du Sauveur, ceci dans la lumière de midi, c’est-à-dire l’apogée de la vie.

Comme pour chacune des toiles, Poussin a choisi une scène de l’Ancien Testament pour illustrer cette saison : la rencontre de Ruth et Booz, union qui annonce le Christ, puisque leur fils Obed engendra Jessé, père du roi David (Mt 1, 5). L’été est aussitôt présenté comme le temps de la Grâce, celle qui fut promise et qui s’accomplit dans le Messie incarné. Le champ de blé moissonné renvoie directement au mystère de l’Eucharistie, au sacrifice du Sauveur, ceci dans la lumière de midi, c’est-à-dire l’apogée de la vie. Poussin y mêle des détails à l’Antique, païens, car ce sacrement renverse le monde et les idoles, instaurant une ère nouvelle. N’oublions pas qu’il avait peint deux fois tout l’ensemble des sept sacrements, dont la Sainte Eucharistie avec la Cène. Le face à face de Booz et de Ruth est aussi celui de la majesté et de l’humilité, comme une sorte d’Annonciation avant l’heure. 

Quatre figures du Christ

Une telle représentation de l’été est une première dans l’histoire de l’art qui, jusqu’alors, se contentait d’allégories, de divinités, de travaux agricoles pour illustrer le propos. Le paysage lui-même est habité par une force surnaturelle par son rayonnement lumineux, légèrement poussiéreux comme au Proche Orient, et par le sentiment d’éternité qui s’en dégage. Il existe aussi une lecture exégétique de cette toile, et de ses trois sœurs, comme l’a bien vu Willibald Sauerländer en 1956, chacun des quatre sujets renvoyant à la figure du Christ : Nouvel Adam (Printemps), rejeton de Jessé (Été), grappe mystique (Automne), et nouvelle Arche de Noé portant au flanc sa blessure (Hiver). C’est là que Nicolas Poussin se révèle un lecteur méditatif de saint Augustin (Contre Fauste), car ce peintre est un des rares artistes du Grand Siècle à être très instruit et cultivé, en relation avec de nombreux ecclésiastiques théologiens de son temps, dont les jésuites à Paris et à Rome. Cette lecture spirituelle de son dernier chef-d’œuvre, ne peut cependant pas négliger l’utilisation par Poussin de la symbolique du chiffre quatre et des différents éléments naturels comme le feu pour la chaleur de l’été. Il a lu aussi, comme tous les peintres depuis la Renaissance, les Métamorphoses d’Ovide, auteur qui avait choisi comme symbole de l’été l’épi de blé, correspondant parfaitement avec le grain moulu du sacrifice eucharistique. Comme dans presque tous ses tableaux historiques, inspirés de la Bible ou de l’Antiquité, Nicolas Poussin relie ainsi le monde païen et le monde chrétien.

Le spectacle de la moisson

Lorsque le peintre peint L’Été et les trois autres tableaux, il est âgé, malade, et sa main ne cesse de trembler. Aucun dessin préparatoire, et aucun document d’aucune sorte, n’est connu au sujet de la conception de ces œuvres qui ont dû lui réclamer une force cyclopéenne. Il y met son âme, de façon discrète et enrobée, comme à son habitude, car Poussin n’a jamais aimé se livrer et exposer sa foi. Pas étonnant qu’en décembre 1665, alors que l’artiste vient de mourir, que les toiles fussent acquises par Louis XIV qui, cependant, ne les apprécia guère et ne leur accorda pas la place qu’elles méritaient au sein de ses palais. Le souverain fut insensible, imperméable au message caché, message si religieux, qui ne pouvait l’atteindre à cette époque de sa vie qui était encore libertine. En composant L’Été, Poussin savait sa mort très proche. Il sera lui aussi, très bientôt, ce champ moissonné et lié en gerbes tandis que le monde continuera sa marche. La fin n’est point L’Hiver, représentation du Déluge terrifiant. De toute façon, le Serpent y sera englouti, alors que l’Arche flottera. Nul ne sait quel fut l’ordre de composition des Saisons, mais il plaît à penser que le maître rassembla toutes ses forces pour la composition de L’Été, signant ainsi un testament de contemplation paisible et heureuse.

De nos jours, en nos pays dits « développés » , le spectacle de la moisson n’est guère bucolique et il serait difficile d’y imaginer la rencontre de Booz et de Ruth. Les machines occupent le terrain et les hommes sont invisibles. Malgré tout, sur la route des vacances, essayons de contempler les champs de blé livrant leur fruit avec les yeux de ce vieux peintre français affamé du Corps de Notre Seigneur. L’été est un temps de contemplation au cœur d’une lumière qui ne cesse jamais.

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