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« L’“homo dignus” doit sauver l’Europe en Ukraine »

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ARIS MESSINIS/AFP/East News

Kiev (Ukraine), 21 mars 2022.

Constantin Sigov - Denis Lensel - publié le 17/04/23

Directeur du centre européen de l’Université Mohyla de Kiev, fondateur des éditions L’Esprit et la Lettre, auteur de "Le Courage de l’Ukraine" (Cerf), le philosophe Constantin Sigov souligne l’ampleur du défi que la guerre en Ukraine représente pour l’Europe tout entière.

Avec l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes, c’est le sort de l’Europe qui est en jeu, avertit le philosophe Constantin Sigov. Pour lui, cette guerre signe le retour de la logique impériale soviétique dont le maître actuel du Kremlin entend rétablir la puissance. Aujourd’hui, les Ukrainiens meurent afin de dire non à leur asservissement. Les Européens doivent les soutenir comme des frères.

Aleteia : Face à la persistance du moule idéologique de l’« Homo sovieticus » en ex-URSS et ailleurs, vous évoquez un « Homo dignus » résistant à partir de l’Ukraine : quelles en sont les caractéristiques ?
Constantin Sigov :
Cette dignité se conjugue avec la liberté civique et politique. Un penseur du XIXe siècle, Drahomanov, le Tocqueville ukrainien, avait proposé une constitution en six points : respect par la police de la sécurité de la personne et de l’inviolabilité du logement ; sécurité de toutes les nationalités ; liberté et égalité des droits de toutes les confessions religieuses ; liberté de la presse, de l’enseignement, d’assemblée et d’association ; autonomie des communautés locales et des régions ; responsabilité des fonctionnaires devant les assemblées provinciales et les tribunaux.

Depuis sa déclaration d’indépendance de 1991, l’Ukraine travaille à réaliser cette liberté et à sauvegarder un espace pour elle.

Ces principes restent d’une actualité brûlante : depuis sa déclaration d’indépendance de 1991 et plus encore depuis la « Révolution de la dignité » de 2014, l’Ukraine travaille à réaliser cette liberté et à sauvegarder un espace pour elle. Elle renoue avec le mot d’ordre des Polonais du XIXe siècle : « Pour notre liberté et pour la vôtre ». Cela contrarie la nostalgie agressive du vieux modèle impérial de l’Homo sovieticus.

Au Kremlin, Vladimir Poutine a prétendu que l’Ukraine… n’existe pas. La série des destructions — facteurs de froid, de faim et de mort — effectuées sur le sol ukrainien serait-elle un processus génocidaire ? Ou s’agit-il seulement de terroriser un peuple indocile pour l’asservir ?
Le mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre Vladimir Poutine stipule que la déportation des enfants ukrainiens — plus de 16.000 — par Moscou est un crime génocidaire. Il s’agit de priver un peuple de son avenir. La dimension génocidaire transparaît aussi dans les « urbicides » de Marioupol, d’Izioum et de Bakhmout, avec la destruction systématique des écoles, des hôpitaux et des bibliothèques, le pillage et à la destruction des musées. La présidente du Parlement européen, Roberta Mentsola, y voit un « danger existentiel ».

L’historien Andrew Wilson a défini l’Ukraine d’aujourd’hui comme une « nation inattendue » : en quoi faut-il la considérer comme une nation ?
Si elle a résisté ainsi à l’agression militaire du 24 février 2022, c’est bien que l’Ukraine est une vraie nation. Son histoire est déjà ancienne : avant même la République ukrainienne de 1917, l’État de Kiev existait dès le Xe siècle, bien avant la fondation de la Moscovie. Il a noué des relations diplomatiques à ce titre, comme le mariage d’Anne de Kiev : épouse du roi Henri Ier, elle fut reine des Francs de 1051 à 1060. Dès le XIe siècle, la cathédrale Sainte-Sophie représentait l’identité spirituelle de l’Ukraine. Au début du XVIIe siècle, la création de l’Université Pierre Mohyla, avec le mécénat d’Ivan Mazepa, initiant deux siècles d’enseignement en latin, a couronné cette volonté d’indépendance culturelle et d’ouverture à l’Occident…

Le Chinois Xi Jinping vient de rencontrer Vladimir Poutine à Moscou : peut-on craindre la constitution contre l’Occident d’une sorte d’axe Pékin-Moscou, métastase du communisme de Staline et de Mao ? L’Europe occidentale pourrait-elle être colonisée et asservie par un nouvel Empire eurasiatique ainsi formé ?
Il y a là un danger réel, qui n’est pas caché par Vladimir Poutine fêtant les soixante-dix ans de la mort de Staline… Ce danger est aussi perçu par Taïwan, où l’on dit que la résistance de l’Ukraine protège la paix en Asie ! Le printemps et l’été de cette année 2023 pourraient être décisifs devant cette menace. D’abord, il faut cesser de croire que les intérêts économiques suffisent à arrêter les tyrannies.

Jean Paul II a voulu travailler à cette union fraternelle des « deux poumons de l’Église » autour de la vérité du Christ.

Vladimir Poutine se campe comme un champion des « valeurs morales » face à un Occident jugé décadent. Et ce discours séduit certains Occidentaux…
Ce discours du président russe est une imposture : outre la violence d’un néopaganisme guerrier hérité de Staline, son pays a été enfermé dans le cercle vicieux d’une criminalisation mafieuse, avec une corruption financière sans vrai remède. Sa vertu officielle n’est qu’un mirage.

Après Soloviev, le prophète de l’unité des chrétiens, le Russe Viatcheslav Ivanov et le pape Jean Paul II ont parlé d’un rapprochement fraternel des « deux poumons de l’Église », Rome et Constantinople, issus de l’Église du premier millénaire. La guerre en Ukraine peut-elle faire obstacle à cette réconciliation des chrétiens ?
Jean Paul II a voulu travailler à cette union fraternelle des « deux poumons de l’Église » autour de la vérité du Christ. Aujourd’hui, avec la guerre du Kremlin, des faux frères se démasquent… L’historien russe Serge Averintsev disait que la vraie frontière passe entre ceux qui veulent asservir les autres à leur volonté de puissance, et ceux qui refusent cet asservissement. Il faut refuser l’apostasie du patriarche Kirill, dont on connaît désormais le pedigree. Ce défi ouvre l’espace de vraies rencontres entre hommes de bonne volonté. 

Un évêque ukrainien du XIXe siècle disait des divisions entre héritiers de Rome ou de Byzance : « Les murs qui nous séparent ne montent pas jusqu’au ciel : des hommes les ont élevés, d’autres pourront les abattre… » Le Mur de Berlin est tombé en 1989… Mais ne risque-t-il pas d’être remplacé par un fossé avec la guerre actuelle entre l’Est et l’Ouest ?
Si, mais aujourd’hui, le clivage se situe entre défenseurs de la vie et semeurs de mort, entre service de la vérité et manie du pouvoir… Il faut d’abord être solidaires, et ne plus dire « eux » à propos des habitants des villes martyres détruites, mais leur dire « tu » comme à des frères à soutenir. Il nous faut la flamme du courage des grands témoins.

Propos recueillis par Denis Lensel

Pratique

Le Courage de l’Ukraine, Constantin Sigov, Cerf, 2023, 200 pages, 18 euros.

Guerre en Ukraine : les avancées du pape François en 2022

Tags:
diplomatieEuropeGuerre en UkraineRussie
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