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De l’importance politique des moines

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Abbaye de Lagrasse.

Xavier Patier - publié le 16/05/23

En France, ce sont les moines qui ont dessiné les paysages. Et il est frappant d’y constater, relève l’écrivain Xavier Patier, à quel point la santé des ordres monastiques annonce avec deux ou trois générations d’avance les grandes évolutions du pays.

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Le monachisme a inventé la France, c’est-à-dire l’Europe chrétienne. Les ordres clunisiens et cisterciens, tous deux fondés à partir de la règle bénédictine, n’ont pas seulement donné à la prière et au travail leur statut de dignité, ils ont aussi dessiné nos paysages. Et ces paysages, tellement harmonieux quand la laideur du monde n’a pas encore trouvé le temps de les défigurer, traduisent en bois, en routes, en clochers, en vignes et en cultures un idéal chrétien. Nous croyons aimer nos paysages parce qu’ils dessinent une jolie nature, mais en vérité nous les aimons au plus profond de nos cœurs parce qu’ils nous parlent du Christ. Nos chemins vicinaux sont des chemins de moines. Nos communes sont des paroisses ou des prieurés : 4.473 d’entre elles portent le nom d’un saint. Cinq millions de Français, souvent ceux qui vivent dans le monde rural déclassé, mentionnent le nom d’un saint quand on leur demande leur adresse. 

Une nation dans le bain monastique

Bernard de Clairvaux fut l’homme le plus influent de sa génération : il était saint. Un siècle après lui, le roi Louis IX était un saint lui aussi, et qui rêva d’être moine. À ses compagnons de croisade qui redoutaient le naufrage à l’approche de Damiette dans la nuit noire, il expliqua, pris d’une inspiration subite, qu’il leur suffisait de tenir jusqu’à la troisième heure de la nuit : à partir de ce moment, dit-il, les moines de tous les monastères prient les matines. Il n’y aura plus rien à craindre. Avant la bataille, le même saint Louis prononça la plus formidable proclamation politique jamais lancée par un chef d’État :

Mes fidèles amis, nous serons invincibles si nous sommes inséparables dans notre charité. Vous êtes tous le roi de France, vous êtes tous la Sainte Église.

En deux phrases il venait d’inventer une nation de rois et de saints : la nôtre. Ce roi saint ne cessait de se plonger dans le bain monastique. Il priait assis par terre à Vézelay. Il recevait à sa table des dominicains et des franciscains — et même une fois saint Thomas d’Aquin, qui se montra intimidé. Il faisait retraite à l’abbaye de saint Denis. 

Le renouveau monastique prépare les redressements politiques ; son déclin annonce les crises. Il est frappant de voir à quel point la santé des ordres monastiques annonce avec deux ou trois générations d’avance les grandes évolutions de la France. À partir du milieu du XVIIIe siècle, par exemple, nombre de nos abbayes tombent en décadence. Elles ne recrutent plus, elles prient moins, des moines oublient leur règle. Quand les moines oublient leur règle, ils deviennent tristes et autour d’eux, tout se détraque. C’est ce qui arriva. Un déficit de contemplation difficile à mesurer, mais considérable, frappa les Français. Les violences de la Révolution ne sont pas sans lien avec l’effondrement des ordres contemplatifs qui l’a précédé de trente ans.

Une date surprenante

Je songe à tout cela parce que ces derniers jours, avec un ami infatigable cycliste, nous avons parcouru le Languedoc à vélo. Nous avons par hasard fait escale à l’abbaye de Lagrasse. Une première chose m’a frappé dans ce lieu magnifique : à côté d’une abbatiale millénaire, le cloître en pierre dorée portait sur un linteau une date surprenante : 1760. 1760, c’est la pleine période de décadence monastique. Il fallait oser bâtir un grand cloître à cette époque. Une seconde chose m’a interpellé : les moines étaient jeunes.

À complies, nous avons prié en grégorien, des réminiscences préconciliaires m’ont assailli, et je voyais l’esprit du monde, comme le lion rugissant cherchant autour de lui qui dévorer, reculer effrayé devant l’incroyable paradoxe de ce monastère qui fait tout à l’envers, un cloître neuf en 1760, des jeunes qui s’appellent chanoines en 2023, une liturgie décomplexée, grégorienne, inoxydable, et des foules qui accourent, et qui se confessent, et des cyclistes qui sont admis au réfectoire pour ingurgiter des montagnes d’asperges tandis que leurs vélos se reposent au cellier. Le renouveau monastique caché dans la garrigue annonce de belles choses. Comment désespérer après avoir vu cela ?

En images : reconnaître l’habit des moines

Tags:
AbbayemonasterePolitiqueReligieux
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