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Quand les cloches de l’église d’Avignonet se mirent à sonner toutes seules

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Notre-Dame des miracles, Avignonet en Lauraguais (Haute-Garonne).

Anne Bernet - publié le 27/05/23

En plein pays cathare, l’église d’Avignonet (Haute-Garonne) fait mémoire d’un massacre de religieux dans ses murs, le 29 mai 1242, que seule une intervention divine pouvait purifier. Le jour de sa "réconciliation", les cloches volèrent toutes seules !

Cas unique sans doute dans l’histoire, à Avignonet en Lauraguais (Haute-Garonne), ce ne sont pas les hommes, mais le Ciel lui-même qui, à la suite d’un crime abominable, a miraculeusement réconcilié le lieu du massacre et posé les actes réparateurs du forfait. L’église profanée y a gagné un nouveau nom : Notre-Dame des Miracles. Nous sommes au printemps 1242, sous le règne de saint Louis. Certains souverains étrangers ou grands seigneurs français, connaissant la bonté du roi et son attachement à des principes d’honneur chevaleresque déjà démodés, n’hésitent pas à en abuser, à peu près persuadés de l’impunité.

C’est le cas du comte de Toulouse, Raymond VII, le plus puissant prince du Midi qui, à l’instar de ses ancêtres, souffre malaisément de la tutelle du pouvoir royal et des “hommes du Nord”. Cependant, à leur différence, instruit par les résultats des “croisades” albigeoises qui ont écrasé le Sud-Ouest et dépossédé de leurs fiefs les barons insurgés ralliés à l’hérésie cathare à laquelle ils se sont convertis, non par piété mais en y voyant un moyen de se libérer du roi et de l’Église, son alliée naturelle, Raymond ne veut pas déclencher une nouvelle guerre ; il n’en a pas les moyens. Alors, pour parvenir à ses fins, il mise sur la ruse, étrangère à Louis IX, la loyauté incarnée, et sur l’appui du roi d’Angleterre, Henry III, désireux de reprendre les vastes fiefs aquitains des Plantagenêt revenus à la couronne de France. 

Assassiner les frères mendiants

En juin, les Anglais débarqueront à Royan et le Midi s’insurgera, reprenant, du moins Raymond l’imagine-t-il, tout ou partie de son indépendance perdue. Pour cela, il faut une grande unanimité de la noblesse locale. Le meilleur moyen de l’obtenir est de poser un acte tellement énorme que les seigneurs méridionaux, à la pensée des représailles à venir s’ils ne prennent pas les armes, suivront comme un seul homme le comte de Toulouse. Cet acte, c’est tout bonnement l’assassinat des frères franciscains et dominicains qui prêchent en Lauraguais depuis quelques mois : ils sont l’incarnation d’une Inquisition honnie, mais non pour sa brutalité, car, en France, ces religieux, continuateurs de Dominique et d’Antoine de Padoue, font preuve, vis-à-vis des hérétiques qu’ils “réconcilient”, n’étant pas adeptes des bûchers et des supplices associés trop souvent aux Inquisiteurs, d’une mansuétude et d’une indulgence rares. Ce n’est donc pas en raison de leur cruauté, inexistante, que ces hommes gênent le pouvoir de Raymond mais parce que toute leur attitude est une condamnation de la sienne, et de ses propres soutiens ecclésiastiques. Car, officiellement, le comte de Toulouse est bon catholique, étranger aux dérives hérétiques de ses aïeux, et même entouré de la fine fleur de l’épiscopat de la région.

En fait, Raymond reste secrètement attaché au catharisme et en protège les adeptes, à commencer par les “Bonshommes” et les “Bonnes Dames”, les Parfaits et Parfaites chefs de file du mouvement qui prêchent l’hérésie dans les villes et les campagnes, une prédication que troublent les inquisiteurs, tant par leur foi, leur talent oratoire que par la pureté de leurs mœurs, preuve que l’Église n’est pas aussi corrompue que le prétendent les cathares. Il en est d’autres que ce dépouillement, cette pauvreté assumée, cette chasteté agacent : ce sont les évêques de Cahors, d’Agen, d’Albi et de Rodez un peu trop attachés aux plaisirs de ce monde et peu désireux de se réformer. Ils jugent que la papauté attache trop d’importance à ces religieux mendiants qui combattent les Parfaits en en adoptant la pureté. D’ailleurs, et le précédent est fâcheux, le pape Grégoire IX, qui vient, par chance, de mourir, laissant le siège de saint Pierre vacant pour de longs mois, et les coudées franches aux adversaires des inquisiteurs, a mis un dominicain à la tête de l’archevêché toulousain… où va-t-on ?

Ils se croient en sécurité

Il est temps de mettre un coup d’arrêt à un processus intolérable. Éliminer les inquisiteurs est une nécessité. Après, le pape et le roi comprendront qu’il ne faut pas plaisanter avec les gens du Sud. Trop d’intérêts politiques et matériels sont en jeu pour que Raymond de Toulouse et ses complices, ecclésiastiques compris, mesurent et l’horreur de leur projet et ses véritables conséquences… Le 20 mai 1242, l’équipe des inquisiteurs, composée des frères dominicains Guillaume Arnaud, Bernard de Roquefort, Garcias d’Aure, des franciscains Étienne de Saint-Thibéry, Raymond de Carbonier, Pierre d’Arnaud, des frères Bernard, Fortanier et Aymar, et d’un chanoine de la cathédrale de Toulouse, Raymond de Costiran, arrive à Avignonet, une petite ville qu’ils savent gagnée à l’hérésie ; les catholiques sincères y sont rares. Beau terrain de prédication et, d’ailleurs, après une dizaine de jours sur place, les conversions semblent se multiplier. Les religieux sont heureux. Ils n’imaginent pas une seconde qu’ils sont tombés dans un piège d’où ils ne sortiront pas vivants : leur hôte, le bailli de la ville, Raymond d’Alfaro, obéissant au comte de Toulouse, a reçu l’ordre de les liquider tous, de préférence dans des conditions telles que l’on y regarde à deux fois avant de renvoyer des « mendiants » dans le coin.

Le soir du 28 mai, d’Alfaro, qui a pris langue avec le seigneur de Mirepoix, le bras armé de l’hérésie retranché dans la forteresse de Montségur, introduit dans la ville une centaine de combattants cathares. À la nuit tombée, ce commando, renforcé d’une bonne partie des habitants d’Avignonet, auxquels l’on a fait miroiter le pillage des “richesses” des inquisiteurs s’avancent vers la maison du bailli où les religieux prennent un souper frugal puis vont se coucher. Ils sont réveillés en sursaut par quelques fidèles venus les avertir de l’attentat qui se prépare et leur demander de fuir. Fuir où ? Dans l’ignorance de la trahison de leur hôte, les inquisiteurs répondent qu’ils sont plus en sécurité dans la demeure fortifiée du sire d’Alfaro qui, si nécessaire, les défendra, puis ils conseillent aux bons chrétiens qui les ont prévenus de rentrer se mettre à l’abri. En fait, d’Alfaro ouvre lui-même les portes aux assaillants et celles que les religieux vont tenter de fermer et de barricader seront défoncées à coups de hache. Lorsque les assassins déboulent dans la salle, ils trouvent les inquisiteurs en prière, à genoux, après s’être mutuellement donné l’absolution et résignés au martyre.

La suite est atroce

La suite, conformément aux ordres du comte de Toulouse désireux de commotionner l’opinion, est atroce. Les frères Fortanier et Aymar sont défenestrés, achevés dans la rue à coups de bâtons ; à l’étage, les tueurs s’acharnent, à la hache, à l’épée, au couteau, au gourdin, à la pique, à la lance, sur leurs victimes, en proie à une telle furie qu’ils ne s’aperçoivent pas tout de suite que les deux supérieurs, Guillaume Arnaud et Étienne de Saint-Thibéry, ne sont plus là. Malgré leurs objurgations, des catholiques courageux sont revenus et ils ont réussi à les faire sortir. Un seul refuge semble s’offrir à eux : l’église Notre-Dame, la plus voisine, dans la certitude que même les pires furieux n’oseront pas violer le droit d’asile, encore moins verser le sang dans un lieu consacré. Funeste illusion…

Ces fanatiques se moquent du droit d’asile et de la sacralité des églises catholiques. Quand ils comprennent que les deux “chefs” leur ont échappé, et qu’en réalité, à part quelques hardes et un vieux cheval, les inquisiteurs ne possèdent rien, ils se lancent sur leurs traces. Il ne faut, de toute façon, pas laisser de témoins. Ils n’ont guère de mal à retrouver leurs proies et surgissent dans le sanctuaire, où le dominicain et le franciscain sont achevés avec une telle violence que le dallage, les murs et la voûte de cette atroce scène de crime sont éclaboussés de sang, un sang qu’il sera très difficile d’effacer. Puis les corps des martyrs sont jetés à la voierie, abandonnés aux chiens, aux cochons qui servent d’éboueurs dans les rues, et aux oiseaux de proie…

Le glas du catharisme

Si la première réaction à l’annonce de cette tuerie est une explosion de joie, la liesse ne dure pas longtemps. Très vite, les seigneurs les plus raisonnables et les plus honnêtes comprennent que le comte de Toulouse est allé trop loin : trahir des hôtes, assassiner des hommes désarmés, profaner une église et jeter les victimes aux charognards, c’est contrevenir à toutes les lois humaines et divines. Raymond devra en payer le prix mais ses barons ne le soutiendront pas. Le massacre d’Avignonet sonne en réalité le glas du catharisme et des velléités d’indépendance méridionales. Certes, les deux dernières places fortes des rebelles, Montségur et Quéribus, ne tomberont que dans trente ans, et l’immolation de leurs défenseurs, de leurs filles et de leurs épouses qui, héroïques, refuseront d’abjurer leurs croyances, les fera entrer dans la légende, mais, cette fois, c’est le commencement de la fin.

Très vite, les autorités royales et religieuses reprennent le contrôle d’Avignonet et l’église Notre-Dame est fermée au culte, en attendant sa réconciliation puisqu’il est impossible de célébrer la messe dans un édifice où l’on a versé le sang. Les dépouilles des inquisiteurs, ou ce qu’il en reste, sont récupérées et ramenées à Toulouse en grandes pompes afin d’être inhumées dans les églises des fils de saint Dominique et de saint François ; elles y reposeront jusqu’à la Révolution puis disparaîtront lors des profanations de la Terreur. Le pape Célestin IV canonisera les martyrs d’Avignonet dont la fête se célèbre le 29 mai.

Les cloches de la “réconciliation”

Ces honneurs ne peuvent effacer une réalité moins glorieuse : il reste si peu de catholiques à Avignonet et la population, complice et actrice du drame, est si peu repentante qu’il faut renoncer à réconcilier l’église où s’est achevé le massacre. Maudite, frappée d’interdit, barricadée sous des clenches qui la ferment, ses cloches définitivement muettes, vouée à la ruine, Notre-Dame meurt à petit feu. Et cela va durer plus de quarante ans… Le temps que les auteurs de la tuerie, leurs enfants, leurs proches aient quitté ce monde, le temps que les esprits se soient apaisés, le temps qu’une nouvelle génération ait atteint l’âge adulte et qu’elle ait, vraiment, rompu avec le catharisme. En 1283, enfin, les habitants d’Avignonet demandent à Rome la réconciliation de la pauvre église. “Le premier mardi de juin”, le pape Alexandre IV lève l’interdit qui frappe Notre-Dame.

Il faudra, évidemment, des semaines avant que la nouvelle atteigne la ville. Pourtant, il n’en sera pas ainsi. À l’instant même où le souverain pontife signe le bref, les habitants d’Avignonet, sidérés, entendent un carillon comme jamais ils n’en ont entendu : les cloches de Notre-Dame, réduites au silence depuis quarante et un ans, se sont mises à sonner à toute volée et elles sonneront, sans une seconde de répit, vingt-quatre heures d’affilée. Les gens se sont précipités vers l’église et ils s’arrêtent, muets de stupeur : tout l’appareil de planches et de verrous qui condamnait l’édifice sacré a disparu, il n’en reste rien, les portes de Notre-Dame sont grandes ouvertes. Quant aux cloches, il faut bien se rendre à l’évidence, elles sont en train de sonner toutes seules, sans nulle intervention humaine… De ces faits impossibles, les autorités civiles et religieuses dresseront procès-verbal, témoignages circonstanciés à l’appui.                                                   

Pendant sept siècles, chaque soir du 28 mai, à l’heure du massacre, la statue de Notre-Dame la Belle sera portée par les rues dans une procession solennelle.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Quelques jours après ces événements incompréhensibles, qui ont coïncidé, on le sait désormais, avec la signature du bref pontifical, les gens se rendant à leurs affaires et passant devant l’église rouverte, dans le va-et-vient d’une matinée ordinaire, s’arrêtent, derechef saisis de stupeur : sous le porche, vient d’apparaître une statue de la Vierge Marie que personne n’a jamais vue et dont chacun est prêt à jurer que personne n’a humainement pu l’apporter sans être remarqué ; une statue d’une telle beauté, d’une telle grâce qu’elle sera baptisée Notre-Dame la Belle. Quant à l’église, elle sera rebaptisée Notre-Dame des miracles, car, qu’il s’agit d’un miracle, chacun en restera persuadé et, spontanément, les enfants des assassins demanderont à commémorer chaque année, afin de mieux l’expier, le crime de leurs pères.

Pendant sept siècles, chaque soir du 28 mai, à l’heure du massacre, la statue de Notre-Dame la Belle sera portée par les rues dans une procession solennelle, puis, le lendemain, les fidèles, un cierge à la main, parcourront la nef à genoux, entre la statue de la Vierge et le tableau figurant les martyrs. Cette “procession du Vœu” durera jusqu’à la Révolution, époque où Notre-Dame la Belle disparaîtra, comme tant d’autres œuvres sacrées. Une statue polychrome sera installée à sa place après la fin des persécutions, puis disparaîtra à son tour au début du XXIesiècle, emportée par des voleurs qui n’ont jamais été retrouvés. Reste le souvenir d’un événement sans pareil et d’une intervention céleste capable en un instant de changer les cœurs les plus endurcis.

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