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« Pour un authentique renouveau liturgique »

Ksiądz odprawia Mszę świętą

Pascal Deloche / Godong

Jean-Baptiste Nadler - publié le 28/05/23

Dans son livre "L’Esprit de la messe de Paul VI" (Artège, 2023), le père Jean-Baptiste Nadler préconise de revenir au véritable enseignement du concile Vatican II sur la liturgie pour lever les obstacles qui bloquent encore aujourd’hui un authentique renouveau liturgique. Pour Aleteia, il détaille quelques propositions concrètes qui permettraient de mettre en œuvre plus fidèlement l’intention des pères conciliaires.

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L’Église célèbre cette année le soixantième anniversaire de la constitution dogmatique Sacrosanctum concilium sur la liturgie. Les pères du concile voulaient  servir la croissance spirituelle du peuple de Dieu, en favorisant notamment sa participation intérieure au mystère pascal. Or l’opposition entre les deux formes du rite romain empêche de saisir cette signification profonde de la liturgie vivante de l’Église depuis son origine. Pour le père Nadler, aucun renouveau ne sera possible sans une réception de la liturgie comme un « patrimoine à habiter » et comme une « école d’humilité se vivant la tête au Ciel et les pieds sur terre ». Face à ce défi, la réponse est double : intensifier la formation liturgique et mieux célébrer la messe.  

Aleteia : En France, les discussions sur la liturgie se réduisent très vite à des questions de droit et d’obligations, pour finir en guerre de tranchées, sans évolution possible, quelles que soient les positions. Pour sortir de ce blocage, vous proposez de revenir à l’intention des pères du concile Vatican II. Quelle était précisément cette intention initiale ?
Père Jean-Baptiste Nadler: Aborder la pastorale liturgique sous le seul prisme, par exemple, de la pratique de la forme ordinaire et de la forme extraordinaire de l’unique rite romain, qui demeure une question complexe à ne pas mettre de côté, est très réducteur du grand souffle de la liturgie dans l’Église, mais aussi dans nos vies. Je pense qu’en repartant du concile Vatican II, et à sa constitution dogmatique sur la liturgie Sacrosanctum concilium dont nous fêtons le 60e anniversaire cette année, nous pouvons revenir au contexte plus large de la liturgie vivante, comme expression de la tradition de l’Église depuis son origine. N’oublions pas que le concile s’inscrit dans le « Mouvement liturgique » initié au siècle précédent par dom Guéranger, le restaurateur de Solesmes, pour renouveler et unifier la liturgie. L’idée est d’accueillir l’actualité liturgique dans ce souffle profond, voulu pour servir la croissance spirituelle du Peuple de Dieu. Il faut recevoir cet aggiornamento non comme un rejet du passé, mais comme un renouvellement qui se comprend parfaitement dans l’herméneutique de la continuité expliquée par Benoît XVI

Une des clés fondamentales de compréhension de cette croissance spirituelle recherchée par les pères conciliaires, c’est la participation active – « pleine, consciente et active » — du peuple de Dieu, dont il ne faut pas faire une fausse interprétation. Participation : c’est un terme qu’on trouve déjà chez le grand pape liturgiste Pie X, dans son motu proprio Tra le sollecitudini sur la musique sacrée. Il s’agit de vivre intensément le mystère pascal célébré à la messe, et dans toute liturgie : la mort et la résurrection de Jésus. L’enjeu c’est de s’unir à ce mystère en vivant pleinement notre sacerdoce baptismal, c’est-à-dire nous offrir avec le Christ au Père pour le salut du monde. C’est aussi simple que cela.

Il faut éviter à tout prix ce qui peut s’apparenter à une sorte de fidéisme liturgique.

Quelle attitude spirituelle intérieure faut-il adopter pour saisir le sens profond de la liturgie, et ne pas s’enfermer dans des blocages a priori ? 
Il faut éviter à tout prix ce qui peut s’apparenter à une sorte de fidéisme liturgique. Cette dérive condamnée au concile Vatican I consiste à croire les vérités enseignées par l’Église sans chercher à les comprendre. Le fidéisme liturgique revient à suivre mécaniquement les consignes du rituel parce que le missel ou sa « sensibilité liturgique » les prescrit. Pour échapper à cela, le concile veut une participation « pleine, consciente et active » : consciente, cela veut dire que je connais la signification spirituelle et théologique des rites, et que je l’approfondis sans cesse. D’où le thème de la formation liturgique sur lequel insiste le pape François dans sa dernière lettre apostolique Desiderio desideravi. La liturgie nécessite une participation de tout le peuple de Dieu : chacun y a sa part, selon son office, son ministère propre, sa vocation, qu’il soit évêque, prêtre, diacre ou laïc mais cela suppose une formation, ce que demande le concile. C’est en comprenant les rites, dans leur signification mais aussi dans leur histoire — je renvoie par exemple à mon livre Les Racines juives de la messe (éd. de l’Emmanuel, 2015) ou à l’œuvre de dom Guéranger, notamment L’Année liturgique — que l’on découvre leur portée spirituelle. Une bonne formation permet de mieux vivre les rites, avec une participation du cœur. C’est cela que cherchent les changements opérés à la suite du concile : évoluer là où c’est nécessaire pour une meilleure participation. 

En communiant à Jésus, nous communions aussi à l’Église. On objectera qu’il s’agit d’un « retour en arrière » mais c’est simplement une mise en œuvre de l’intention du concile.

Un exemple :  la question de la langue. Quels mots va-t-on utiliser pour s’adresser à Dieu ? Si je ne comprends pas la langue avec laquelle je m’adresse à Lui, je serai gêné dans ma prière intérieure. Je vais dire des mots dont je ne saisis pas la finesse du sens. Soit je maîtrise le latin, soit j’ai un missel bilingue, ce qui est un pis-aller : avoir le nez dans le missel, puis lever les yeux pour suivre la scénographie liturgique, aller sans cesse de l’un à l’autre empêche de s’immerger dans le mouvement du rite. Sans enlever le latin qui constitue une tradition profonde comme l’a rappelé Paul VI, les pères conciliaires ont voulu servir une meilleure participation. La clé c’est cela : comprendre les rites. Je renvoie à la constitution Dei Verbum: la tradition vivante de l’Église, c’est la parole de Dieu. Ce que disait Pie XII dans son encyclique Mediator Dei: la liturgie est un lieu de révélation de Dieu. Rien moins que cela. On n’a jamais fini de se former à ce sujet. C’est comme pour la Bible : on n’aura jamais fini de se former à la lectio divina, à l’exégèse, etc., de même on n’aura jamais fini de se former aux rites de la messe.

Quelles propositions concrètes proposez-vous pour progresser dans l’unité liturgique et sa mise en œuvre ? 
Je fais neuf propositions concrètes pour une meilleure application des normes du concile Vatican II à propos de la messe. Il s’agit essentiellement de pratiques ou d’usages qui pourraient être améliorés. Voyez la prière universelle. Celle-ci est une expression du sacerdoce baptismal. Il s’agit d’élever nos prières vers Dieu pour le salut du monde. Notre baptême nous en rend capables en nous unissant à l’unique sacerdoce du Christ, qui est le grand intercesseur pour le monde, auprès de son Père. Or nos pratiques de la prière universelle ne sont pas très bien mises en œuvre : il s’agit plus souvent de la prière du lecteur que de la prière de l’assemblée. 

Je fais d’autres propositions qui peuvent sembler paradoxales, mais qui visent au retour à l’intention des pères conciliaires. Premier exemple : la communion. Certaines paroisses proposent la communion à la Sainte Table au lieu de rencontre de la nef et du sanctuaire, mais pas toutes. Or la nef est le lieu de l’assemblée qui rend présente l’Église tout entière, et le sanctuaire, c’est le lieu du célébrant et de ses aides qui rendent présent le Christ prêtre. La jonction de la nef et du sanctuaire est précisément le lieu de la communion du Christ et de l’Église. C’est le lieu de l’Alliance : le lieu de réception du sacrement eucharistique, mais aussi le lieu où l’on se donne au Christ. Ce n’est pas un hasard si c’est aussi le lieu où se célèbrent les mariages qui est le sacrement de l’Alliance. Je préconise de donner la communion toujours à ce lieu de jonction de la nef et du sanctuaire, mais aussi les uns à côté des autres, tout au long de la marche du sanctuaire, ce que l’on appelle la Sainte Table, et non pas les uns derrière les autres. Ainsi, on manifeste davantage la dimension communautaire du sacrement. Dans notre monde très individualiste, on communie un peu trop de manière individualiste. En communiant à Jésus, nous communions aussi à l’Église. On objectera qu’il s’agit d’un « retour en arrière » mais c’est simplement une mise en œuvre de l’intention du concile.

L’enjeu est de lever les obstacles qui peuvent faire écran entre l’union du prêtre et de l’assemblée et qui peuvent perturber notre authentique participation intérieure. 

Vous évoquez longuement la place du prêtre à l’autel…
Oui, c’est un deuxième exemple. Pendant la première partie de la messe, au cours de la liturgie de la Parole, il y a beaucoup de dialogue entre le prêtre et l’assemblée : quand on se parle, on se regarde. Dans la deuxième partie, la liturgie eucharistique, on n’est plus dans le dialogue : le prêtre qui représente le Christ, et l’assemblée qui représente l’Église s’adressent ensemble au Père. Je recommande que le célébrant ne se tienne pas face au peuple ou dos au peuple, ce qui n’a pas de sens, mais face au Père. Toute la liturgie eucharistique est tournée vers le Père, par le Christ dans l’Esprit Saint ; elle manifeste que l’on n’est plus dans le face à face, et encore moins dans le spectacle. Il me semble préférable que le prêtre et l’assemblée soient tournés ensemble, dans un mouvement commun, par le Christ, vers le Père. 

D’ailleurs le concile n’a jamais évoqué la formule de célébrer « face au peuple ». S’il y a eu des recherches dans les années quarante et cinquante sur les évolutions liturgiques, le concile n’a pas retenu celle-ci. L’usage est seulement permis, et s’il a été évoqué ultérieurement dans des textes du magistère, ce n’est qu’une possibilité. Cela dit, je suis bien conscient des difficultés de mise en œuvre : il faut tenir compte de la culture liturgique de l’assemblée, ne rien imposer dans la violence. Soixante après le concile, dans une société complètement façonnée par la mentalité du spectacle et de l’écran, il est difficile de renoncer au face à face qui pourtant ne permet pas de saisir pleinement les étapes de la célébration de la messe, et notamment le passage de la liturgie de la Parole à la liturgie eucharistique. L’enjeu est de lever les obstacles qui peuvent faire écran entre l’union du prêtre et de l’assemblée et qui peuvent perturber notre authentique participation intérieure. 

Pour autant, vous ne sous-estimez pas la mise en valeur de la partie de la messe dédiée au dialogue et à la Parole.
Oui, c’est une troisième proposition, pour une meilleure mise en œuvre de la liturgie de la Parole. Il y a clairement dans le concile une grande ouverture à la richesse biblique : nous disposons d’un lectionnaire, d’une meilleure traduction liturgique de la Bible. Les outils sont là : une première lecture, le psaume, une deuxième lecture, l’Évangile sur un cycle de trois années. Cela dit, j’interroge la façon dont cette liturgie est mise en œuvre. À commencer par les questions techniques : la sonorisation de l’église, la question de la formation des lecteurs, la façon dont l’assemblée écoute la proclamation de la Parole… Il faut aller plus loin dans la démarche. Je pense en particulier à une réelle mise en œuvre de ce que Paul VI proposait avec l’institution, en 1972, du ministère de lecteur. La proclamation de la Parole de Dieu devrait être confiée à des personnes formées ou qui reçoivent le ministère de l’Église pour cela. 

Et s’agissant de la distribution de la communion, que proposez-vous ?
Pour la communion, le ministre c’est l’évêque, le prêtre et le diacre. En cas de besoin, il peut y avoir des acolytes institués. Outre la communion côte à côte, je m’intéresse de près à une autre institution du concile : la communion sous les deux espèces, au corps et au sang du Christ. Là aussi, c’est une question de signe. On communie au Christ total en communiant au corps, mais pour une meilleure compréhension du rite, une meilleure participation, il est proposé de communier sous les deux espèces. Je fais une proposition concrète pour rendre davantage possible et réalisable la communion au corps et au sang du Christ dans les assemblées ordinaires, notamment par intinction, sans oublier l’usage du plateau de communion.

Ces propositions parmi d’autres peuvent surprendre mais se veulent apaisantes, en prenant de la hauteur, sans glisser les problèmes sous le tapis. Rien ne se fera sans finesse et sans équilibre. Je retiens que les papes depuis le concile voulaient apaiser, non pas en figeant les situations, mais en décloisonnant, ce qui de manière générale n’a pas été fait sauf en de rares endroits, là où par exemple des prêtres se sont formés pour célébrer dans les deux formes du rite. Le défi demeure aujourd’hui d’œuvrer courageusement pour un authentique renouveau liturgique.  

L’Esprit de la messe de Paul VI, du père Jean-Baptiste Nadler, éditions Artège, 170 pages 14,90 euros.

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