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Rebâtir la confiance dans l’autorité

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Louis Daufresne - publié le 16/10/23

En voulant faire le bien des Français malgré eux, en cassant les chaînes de la transmission, les élites ont tué la confiance dans l’autorité. Louis Daufresne a lu le dernier livre de notre chroniqueur Xavier Patier, "La confiance se fabrique-t-elle ?" (Artège), un essai sur les conditions d’un renouveau de la France et de la politique.

Œil vif, lèvres rieuses, Xavier Patier témoigne d’une belle production éditoriale faite de nouvelles, de romans, d’une pièce de théâtre et, bien sûr, d’essais. Aleteia héberge les tribunes de cet intello classique à la fois solitaire et discret. L’homme se présente d’ailleurs sobrement comme ayant « exercé des fonctions de dirigeant au service de l’État et en entreprise ». Petit-fils d’Edmond Michelet, qui succéda à Malraux à la Culture, ce RPR corrézien reste associé à l’image élégante du domaine de Chambord qu’il administra, outre de nombreux postes de direction qu’offre aux énarques notre plantureuse fonction publique. La chose mérite d’être soulignée car, jeune retraité, Patier s’afflige du dépérissement de l’État qu’il accuse de « trahison ». 

Une crise de la représentation

Car, qu’on se le dise, « la crise de l’État en France est la crise la plus grave qui puisse arriver », écrit-il. Forcément puisque, selon lui, « l’État est l’identité de la France ». Ne discutons point cette assertion ; tenons-là pour vraie. Ici, l’État se confond avec les élites, et ces deux mots s’entendent pour conspirer contre le peuple. Ce n’est pas nouveau — cela existe au moins depuis les Bourguignons et le clergé vouant Jeanne d’Arc au bûcher, mais sans remonter si loin, on observera certains traits saillants de notre exception française dominée par « les partis de gauche [qui] luttèrent aussi longtemps qu’ils le purent contre le suffrage universel des hommes puis contre le droit de vote des femmes ». Patier cite Thomas Mann, pointant dans ce milieu intellectuel cet « amour résolu de l’humanité, intolérant, exclusif, fait d’une rhétorique malveillante, langoureuse et offensante, en ce qu’elle revendique pour son compte toute la morale du monde ». 

Cette posture hyper-surplombante caractérise la fatuité des hautes castes françaises. Une bonne part de nos malheurs, de nos aveuglements, en émane. Un mur de morgue sépare les élites du peuple, réputé ignorant et bon à être infantilisé. Patier mesure à la louche que si « 70 % des Français sont d’accord sur les grands sujets, 90 % de ceux qui les dirigent sont en désaccord avec eux ». D’où la crise de la représentation, donc de la confiance. Cet essai s’abrite ainsi sous le toit de cette question aux allures de dissertation : La confiance se fabrique-t-elle ? (éditions Artège).

Les élites contre les élus

Concédons que le titre ne dit pas grand-chose de son propos au scalpel servi par des références bien ramassées en quelque 130 pages. La crise de confiance que nous vivons nous fait partir en capilotade. Comme suspendus dans un vide, nous avons le sentiment qu’un Napoléon viendra mettre de l’ordre, réconciliera le peuple avec la grandeur à laquelle il aspire. Patier part de la vie sous messidor an VII (juillet 1799), où « insensiblement, tout se désorganise et se décompose », dit le ministre de l’Intérieur de l’époque. « On croirait entendre Gérald Darmanin », lâche l’auteur. Anachronisme osé ? « On dit que l’histoire ne se répète jamais, répond-il. La vérité est qu’elle ne cesse jamais de se répéter, quand on choisit de l’ignorer ou de la déconstruire. »

On est en train de tuer le et la politique en créant des discontinuités irréversibles dont la culture de l’annulation est l’un des poisons les plus toxiques.

Que déconstruit-on ? Notre modèle républicain reposant sur l’élection. « Nos élites ne l’ont jamais aimée », comme nous le disions plus haut. Mais plus les scrutins se suivent et se ressemblent, plus ça se voit et moins elles suscitent l’adhésion, de sorte que « les élections sont en train de perdre les élections ». On est passé à autre chose : c’est le match élite contre élu. L’une s’organise contre l’autre. L’élite préfère la cooptation et le diplôme au verdict des urnes, d’autant plus que la démocratie représentative pourrait se voir engloutie par le populisme. Pour garder le pouvoir, il faut le cadenasser et donc contourner la République.

Comment ? Il y a grosso modo deux manières de faire : par le recours à « des entités privées qui se mêlent de souveraineté ». On voit passer ici l’ombre de McKinsey et consorts. La certification à l’américaine, gouvernée par les normes, « a gagné la bataille morale contre l’administration responsable » comptable devant le peuple, juge Patier. L’autre astuce : les autorités « indépendantes » (sur le mode de la Halde) qualifiées d’ »inventions technocratiques géniales ». Leur quasi-extraterritorialité démocratique n’a d’égale que leur train de vie garanti par l’impôt. 

La confiance est minée

En plus de ces deux mécanismes de défense, l’élite abandonne l’État régalien, en recul constant depuis cinquante ans, au profit des transferts sociaux, que Patier associe à un manque de vision, « un technocrate ayant plus vite fait de créer une allocation que de créer un système de soins ». Bref, la confiance est minée. Et même, la justice administrative humilie le peuple quand « elle autorise les pères Noël dans la rue mais interdit les crèches dans les mairies au nom d’une casuistique qui ne tient aucun compte de l’avis des exécutifs locaux ».

La réflexion de Xavier Patier va beaucoup plus loin que les heurts et les malheurs de nos institutions. Il scrute la volonté d’installer « un homme sans lignage, sans loi, sans foyer », un homme « dégradé », selon Aristote. On est en train de tuer le et la politique en créant des discontinuités irréversibles dont la culture de l’annulation est l’un des poisons les plus toxiques. Nous vivons ainsi « un retour à l’âge des dictatures pré-aristotéliciennes », où « la terreur et la mort sont contenues dans le refoulement de l’homme vers un statut animal » promu notamment par un Proudhon. Un antidote ? Il réside dans la propriété foncière, fondement du lignage — qui « responsabilise l’homme, donne un sens politique à l’espace et au temps ». La famille, l’État, la propriété sont des ancrages solides, des phares dans un monde se liquéfiant de toutes parts. Patier déplore au passage qu’Emmanuel Macron « préfère les idées reçues aux lieux hérités ». 

Croire en la France

Rebâtir la confiance suppose de mener de fronts plusieurs combats, pour réhabiliter la culture française, restaurer la liberté de penser, « résister aux tentations de la capitulation sociétale ». « La France est une personne », disait (Jules) Michelet. Tant qu’on y croit, rien n’est perdu. Et il n’y a aucune fatalité à la voir s’avilir. Patier, ancienne plume chiraquienne, cite Charles de Gaulle en 1928 fustigeant ce « péché contre l’esprit » qu’est le fatalisme. Le commandant d’alors s’exprimait devant une promotion de saint-cyriens dont cinq s’appelaient Billotte, Amiel, Dio, Chevigné, Massu. Cinq mousquetaires qui seront tous compagnons de la Libération. Oui, Libération, ce n’est pas que le nom d’un journal. Tant s’en faut. C’est surtout un horizon, une « espérance prémonitoire ».

La confiance se fabrique-t-elle ? Essai sur la mort des élites républicaines (Artège), Xavier Patier, octobre 2023, 140 pages, 15,90€
Tags:
FranceLivresPolitique
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