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Sanctions contre la Russie : l’Europe isolée

Nord Stream 2

DANIEL REINHARDT / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP

Vue des systèmes de canalisations et des dispositifs d'arrêt à la station de réception de gaz du gazoduc Nord Stream 2 de la mer Baltique à Lubmin (Allemagne). 10 mars 2022.

Jean-Baptiste Noé - publié le 11/03/22

Si les Européens sont d’accord pour sanctionner la Russie à la suite de l’invasion de l’Ukraine, la mise en place concrète de ces sanctions est beaucoup plus délicate. Pour le géopoliticien Jean-Baptiste Noé, l’Europe se retrouve isolée, étant le seul continent à mettre en place de telles mesures.

Sanctionner oui, mais comment ? Les sanctions économiques visent à affaiblir la Russie pour la punir de l’invasion en Ukraine et conduire le gouvernement de Vladimir Poutine à ouvrir des négociations. Mais si les Européens sont d’accord sur le principe, la mise en place concrète des sanctions est beaucoup plus difficile.

Problèmes d’énergies

La dépendance de l’Europe à l’énergie russe, gaz et pétrole rend impossible de se passer de la production russe. L’Allemagne a ainsi renoncé à un embargo énergétique à l’encontre de la Russie : « Il faut pouvoir tenir [les sanctions] sur la durée […]. Ça ne sert à rien si dans trois semaines on découvre que nous n’avons plus que quelques jours d’électricité en Allemagne et qu’il faut donc revenir sur ces sanctions » a ainsi dit Annalena Baerbock, ministre des Affaires étrangères (cité par BFMTV, 7/3/2022).

Même tonalité chez le président d’Engie qui a annoncé que l’Europe risquerait de manquer de gaz à l’automne 2022 : « Le vrai problème, ce serait le remplissage des stockages au printemps et à l’été, en préparation de l’hiver 2022-2023. […] Il serait très difficile de trouver les volumes nécessaires et ce serait très dur en cas de conflit long en Ukraine » (Les Échos, 6/3/2022). 66% du gaz consommé en Allemagne provient de Russie et pour dix pays d’Europe la moitié de leur approvisionnement en gaz est russe. Les gouvernements ont certes annoncé qu’ils allaient bloquer les prix, mais cela ne résout pas le problème. Bloquer les prix signifie payer la hausse par l’impôt ou par la dette (qui est de la hausse d’impôt différée), l’augmentation sera donc nécessairement payée par les Européens, d’une façon ou d’une autre. 

Problèmes d’entreprises

Les entreprises françaises sont le premier employeur privé en Russie, avec près de 160.000 personnes. Nombre de groupes français sont présents de longue date en Russie comme Total, dont 30% du gaz provient de Russie, ou Auchan (240 magasins et 30.000 employés) pour qui la Russie est le troisième marché. Avec sa filiale Rosbank, la Société générale est elle aussi fortement implantée en Russie. Une nationalisation de Rosbank représenterait une perte estimée à 1,8 milliard d’euros, une banque qui dispose tout de même de 12.000 employés et de 2 millions de clients en Russie (Le Figaro, 3/3/2022).

Face à l’inflation des prix des matières premières, qui avait débuté avant la guerre en Ukraine, l’Europe est contrainte d’adapter ses velléités politiques aux réalités économiques.

L’annonce de l’exclusion du système de paiement Swift a ainsi été fortement minorée puisque cela ne concerne pas les banques et le secteur énergétique. Face à l’inflation des prix des matières premières, qui avait débuté avant la guerre en Ukraine, l’Europe est contrainte d’adapter ses velléités politiques aux réalités économiques. La fermeture du ciel aérien russe allonge ainsi de trois à quatre heures les vols vers l’Asie, ce qui est contraignant pour les vols de passagers, mais surtout pour les vols de fret. Quatre heures de plus représente un coût supplémentaire important en termes de carburant et d’heures de travail rémunérées. Les pertes sur les filières françaises en Russie ont nécessairement des répercussions négatives en France, ne serait-ce que par une diminution des capacités d’investissement. 

Autre sanction envisagée, couper l’Internet en Russie : « Depuis quelques heures, des voix s’élèvent pour demander le retrait de la racine d’Internet des TLD [top-level domain ou noms de domaine] russes, ou leur blocage au niveau des serveurs racine, ou des retraits des adresses IP attribuées » annonce Pierre Bonis, DG de l’Afnic, l’association qui gère les domaines Internet en France. Une très mauvaise idée, car cela pénaliserait fortement la population russe, qui n’est pas responsable de la guerre en Ukraine, et détruirait la philosophie même d’Internet et la confiance bâtie autour de ce réseau depuis plus de vingt ans : « Si les organisations responsables de maintenir les noms de domaine (DNS) ne font pas de politique, c’est parce que l’ensemble de la structure doit rester neutre et agnostique pour qu’Internet fonctionne. Exclure une part de l’humanité du fonctionnement du DNS, ce n’est pas comme interdire un espace aérien souverain. Parce que derrière cela, il y a des usagers et des usages, et pas uniquement dans le pays du ccTLD [domaines de premier niveau, ndlr]. »  Ce serait également « valider définitivement l’absence de neutralité du net, fragmenter l’Internet, et finir de pousser les autocrates à s’enfermer dans des intranets nationaux, au détriment des droits fondamentaux de leurs concitoyens ». Donc la fin d’Internet (Next Inpact, 3 mars 2022).

Problèmes d’Europe

Cette seconde guerre froide n’a que peu de rapport avec la première (1945-1991). Face aux sanctions contre la Russie, l’Europe est seule. Ni l’Amérique latine, ni le Maghreb, ni l’Afrique noire, ni l’Asie centrale et l’Asie du Sud-est n’ont adopté de sanctions. Cela signifie que la Russie peut se tourner vers ces pays pour commercer et échanger ; même si cela se fait avec difficulté. Or comme l’a démontré le blocus continental de Napoléon, un tel embargo n’est efficace que si tout le monde le suit. Les États-Unis sont peu touchés par ces sanctions. Ils n’ont besoin ni du gaz ni du pétrole russe et leurs entreprises commercent peu avec Moscou. L’annonce d’un embargo sur le pétrole russe est à cet égard davantage un effet d’annonce qu’une mesure réellement coercitive ; les États-Unis étant autosuffisants grâce à leur pétrole issu du schiste. L’Europe est donc seule et ne peut donc pas compter sur un soutien américain. Elle sera plus pénalisée que la Russie : chez elle, les effets négatifs sont immédiats alors que la Russie a des réserves pour quelques mois. D’autant que cet embargo est appliqué par des États surendettés, dans une zone euro affaiblie et après deux ans de confinements discontinus qui ont fragilisé le tissu économique. Il est donc de l’intérêt de tous que la guerre soit courte et qu’une solution diplomatique pérenne soit rapidement trouvée. 

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