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Molière, sans amalgames anticléricaux

SAINT-ROCH-164

© Photo Jean-François Fortchantre

Le buste de Molière par Houdon, provenant de la Comédie-Française, est exposé chaque année à Saint-Roch, la paroisse des artistes.

Henri Quantin - publié le 21/09/22

Les comédiens étaient-ils excommuniés au XVIIe siècle ? L’écrivain Henri Quantin tord le cou à cette idée reçue restée vivace : si Molière a pu être enterré chrétiennement, c’est qu’il avait pu communier.

Les quatre cents ans de la naissance de Molière ont permis de récuser, plus que jamais, les légendes accumulées depuis sa mort, et plus encore depuis la troisième République. Non, a-t-on entendu opportunément, Molière ne s’est pas opposé violemment à son père pour faire du théâtre ; non, il n’a pas été longtemps emprisonné pour dettes (deux fois deux heures dans sa vie en prison, c’est un peu court pour vous transformer en voyou sublime ou en poète maudit romantique) ; non, il n’est pas mort sur scène, ce qui n’est plus un scoop depuis des décennies, certes ; et il ignorait qu’il allait bientôt mourir quand il écrivit, et même quand il joua, LeMalade imaginaire.

Théories complotistes

Les légendes concernant l’Église, en revanche, sont un peu moins présentes sur la liste de ce qui devrait être rayé des manuels. Il continue à aller de soi que l’auteur de Tartuffe fut victime des dévots de toute sorte, sans qu’on sache d’ailleurs bien qui ce mot désigne. Dans sa remarquable synthèse des débats du XVIIe sur la valeur du théâtre, débats internes à l’Église, Laurent Thirouin a bien montré que les points de vue de ce qu’on appelle par amalgame « les dévots » étaient assez variés. Georges Forestier, tout en abusant hélas du mot « dévots » dans sa biographie faisant désormais autorité, rappelle de son côté deux points importants. D’une part, la dénonciation de l’hypocrisie religieuse faisait partie de la tradition de l’Église elle-même, ce que l’Introduction à la vie dévote de saint François de Sales avait encore tout récemment rappelé. D’autre part, l’interdiction du Tartuffene fut en rien le fruit d’une cabale. La vérité est que Louis XIV ne pouvait être crédible en pourchassant les jansénistes au nom de la stricte orthodoxie, s’il autorisait les représentations publiques d’une pièce jugée « absolument injurieuse à la religion ». « Seules des raisons de politique religieuse, remarque Forestier, ont conduit Louis XIV à défendre Molière de donner sa pièce en public dans l’immédiat. » Tout le reste relève de théories complotistes qu’on s’étonne de voir si peu dénoncées.

Dotée d’une capacité à traverser les siècles presque égale à celle des œuvres de Molière, une idée reçue reste toutefois vivace : les comédiens étaient excommuniés au XVIIe siècle.

Dotée d’une capacité à traverser les siècles presque égale à celle des œuvres de Molière, une idée reçue reste toutefois vivace : les comédiens étaient excommuniés au XVIIe siècle. Cela, l’inculte et l’agrégé de Lettres le savent de toute éternité, d’une certitude qui fait exception à l’éloge généralisé du doute comme condition de la tolérance. L’article consacré par Wikipediaà la mort de Molière, pourtant bien informé et riche en sources rigoureuses, illustre parfaitement l’erreur. On y lit deux phrases qui révèlent involontairement l’origine du lieu commun : « Pour l’Église, en effet, les comédiens, qui exercent une profession « infâme », sont excommuniés. Le rituel du diocèse de Paris interdit de donner « le viatique [la communion] aux indignes, tels que les usuriers, concubinaires, comédiens et criminels notoires ». » La première phrase, fausse, est une généralisation abusive tirée par avance de la seconde, vraie.  

Il avait pu communier

En réalité, comme l’écrit Laurent Thirouin, « le mythe de l’excommunication des comédiens s’est bâti sur la confusion entre deux notions : celle, grave et solennelle, d’excommunication ; celle, de moindre portée disciplinaire, qui consiste à refuser aux pécheurs publics, l’accès à sa sainte table. » En outre, le rituel de Paris évoqué par l’auteur ne valait absolument pas pour toute l’Église ; à la mort de Molière, seule une partie des évêques français avait décidé, depuis peu, d’ajouter les comédiens à la liste de ceux qui ne pouvaient communier sans s’être préalablement confessés de leur pratique. Même sur ce dernier point, rappelons que Molière avait pu communier à Pâques, comme l’écrivit sa femme Armande Béjart à l’évêque de Paris, en indiquant le nom du prêtre. Mgr Harlay de Champvallon mena l’enquête et, ayant eu confirmation que Mme Molière ne mentait pas pour que son mari puisse être enterré, autorisa la sépulture dans le cimetière de paroisse Saint-Eustache. Que huit prêtres aient suivi le cercueil, alors que l’évêque n’en avait autorisé que deux, montre une fois de plus à quel point le clergé était loin d’être unanime dans sa méfiance vis-à-vis des comédiens.

Bref, quoi qu’on pense de la condamnation du théâtre par certains théologiens classiques — débat au demeurant passionnant dès qu’on l’aborde sans anachronisme militant ou romantique —, affirmer que l’Église excommuniait les comédiens est doublement inexact : par généralisation indue d’une pratique locale (ce ne serait certes pas la première fois qu’on prendrait ce qui se fait à Paris comme une règle universelle) ; par confusion entre l’excommunication et la privation provisoire de la communion (ce qui, en outre, dans un contexte de communion sacramentelle rare, n’est pas comparable avec la privation de celui qui, aujourd’hui, resterait tous les dimanches seul sur son banc, tandis que tous ses voisins, peut-être adultères ou corrompus, prennent le corps du Christ la tête haute). Ceci étant dit, relisons Tartuffe, ça ne peut pas faire de mal.

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