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La paix par les plaies

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DreamWorks / Universal Pictures / Collection ChristopheL via AFP

Maximus (Russell Crowe) et Commode (Joaquim Phoenix) dans "Gladiator", de Ridley Scott.

Luc de Bellescize - publié le 20/04/23

Un jour, un homme ne s’est pas vengé, et l’histoire s’est retournée. Ainsi naquit le règne de la Miséricorde, raconte le père Luc de Bellescize, montrant que la rédemption est plus forte que le mal.

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« Quel est ton nom ? demande l’empereur de Rome dans le film Gladiator de Ridley Scott, tu as bien un nom tout de même ? — Mon nom est Gladiateur, dit “l’Espagnol” en se retournant. — Comment oses-tu me tourner le dos, esclave ! Tu vas retirer ton casque et me dire comment tu te nommes. » Alors l’ancien officier fait face à son ennemi :

Mon nom est Maximus Desimus Meridius, commandant en chef des armées du Nord, général des légions Félix, fidèle serviteur du vrai empereur Marc Aurèle. Père d’un fils assassiné, époux d’une femme assassinée, mais j’aurais ma vengeance dans cette vie ou dans l’autre.

Le triomphe d’un homme de bien

Il faut toujours que le bon gagne le dernier duel contre la brute et le truand. À la fin du film, Maximus, le général devenu esclave, l’esclave qui a défié l’Empire, tue dans l’arène celui qui a fait assassiner sa femme et son enfant. Le poignard s’enfonce lentement dans la gorge de l’empereur Commode. Celui qui a vécu par l’épée, pétri de ressentiment, rassasié de violence et de haine, a péri par l’épée. Œil pour œil, dent pour dent, sang pour sang. Les esclaves sont libérés, l’âme du gladiateur s’envole vers les champs Élysées retrouver son épouse et son enfant. Sa main caresse les champs de blé qui sont mûrs pour la moisson. On assiste au triomphe d’un homme de bien, abaissé au rang d’esclave et désormais couronné d’honneurs. Le spectateur s’apaise en voyant couler dans le sable le sang de l’empereur. C’est la catharsis grecque. Dans la poétique d’Aristote, elle est définie comme la purification de l’âme du spectateur par la mise en scène du châtiment du coupable. Le mauvais est mis à mort et le bon gagne à la fin. Nous voilà soulagés. C’est un beau film, qui traverse la violence et s’achève par la satisfaction d’une harmonie retrouvée. On sort de la salle le cœur en paix. Justice est faite.

Il y a dans l’homme une horreur instinctive de l’injustice.

Mais c’est un film. Dans la vraie vie, il n’en est pas toujours ainsi. Car si souvent triomphe l’injustice, la médiocrité et la haine. Combien de fois devons-nous assister impuissants à l’humiliation des bons et au succès des brutes. Il y a pourtant, gravé dans le cœur de l’homme, le pressentiment que le Mal ne pourra avoir le dernier mot de l’histoire. Il y a dans l’homme une horreur instinctive de l’injustice. Souvenez-vous de votre exaspération quand des surveillants ou des professeurs impuissants donnaient des punitions collectives pour la faute de quelques-uns, assez malins pour ne jamais se faire prendre… Dit positivement, il y a dans le cœur de l’homme un désir inextinguible de justice et de paix, comme une mémoire enfouie de sa création à l’image et à la ressemblance de Dieu, que le péché n’a pu entièrement anéantir. Il est juste que le mauvais soit puni et que le bon soit récompensé. L’homme doit recevoir ce qu’il mérite. C’est le rôle de l’État de garantir les conditions de la justice et de veiller à son accomplissement. Elle est le fondement nécessaire à la paix, qui consiste, selon saint Augustin, en la tranquillité de l’ordre. « Justice et paix s’embrassent », dit le psaume (Ps 84). 

La rédemption plus forte que le mal

La miséricorde n’est pas de ce monde. Elle dépasse infiniment la justice des hommes. Elle consiste à ne pas traiter le coupable selon ses fautes. J’imagine la stupéfaction de Pierre au Jardin des oliviers alors qu’il s’emploie à défendre son maître : « Remets ton épée au fourreau, car celui qui vivra par l’épée périra par l’épée » (Mt 26, 52)… Imaginez un instant que Maximus épargne l’Empereur, lui pardonne dans l’arène et lui donne une franche accolade avant de l’inviter boire un coup pour se rafraîchir… N’y aurait-il pas une intense frustration du spectateur ? Le film se finirait sur une note discordante à vue humaine, rien qu’humaine. Car nous voulons voir couler le sang du méchant. Car la mort des innocents doit être vengée. 

C’est la question de Dostoïevski dans Les frères Karamazov, immense passage sur la souffrance des enfants. Yvan Karamazov ne veut pas que la mère pardonne au seigneur qui a fait déchirer son enfant par les chiens. Il ne veut pas de cette harmonie universelle à bon compte, de ce grand festin eschatologique où tout le monde sera sauvé sans distinction. Il ne veut pas d’un pardon trop facile, comme une ardoise que Dieu effacerait d’un revers de mains, en disant que « c’est pas bien grave » et que tout finit par des chansons… « Si la volonté divine implique le supplice d’un enfant innocent par une brute, dit Yvan Karamazov, je rends mon billet. » Malraux avait prêté le livre de Dostoïevski à un aumônier du Vercors, engagé dans la Résistance, qui lui avait répondu :

C’est un terrible problème, puisque c’est le problème du Mal… Mais le Mal n’est pas plus fort que la Rédemption, la Rédemption est plus forte que le Mal.

Dans les Antimémoires, Malraux évoque ce dialogue avec le prêtre. Il écrit : « Le sacrifice seul peut regarder dans les yeux la torture, et le Dieu du Christ ne serait pas Dieu sans la crucifixion. »

Le retournement de l’histoire

Insondable mystère de l’abaissement de Dieu qui prend sur lui nos péchés. « Le châtiment qui nous rend la paix est tombé sur lui et dans ses blessures nous trouvons la guérison », dit le prophète Isaïe (Is. 53, 5). « Y a-t-il au monde un être qui ait le droit de pardonner ? » demande Yvan Karamazov. Son frère Aliocha lui répond : « Oui, cet Être existe. Il peut tout pardonner, tous et pour tout, car c’est Lui qui a versé son sang innocent pour tous et pour tout. » Le Christ en Croix est le grand mystère du retournement de l’histoire, qui met fin au cycle infernal de la vengeance et à la répétition mimétique de la haine. Un jour, un homme ne s’est pas vengé. Un jour, un homme a renoncé à envoyer plus de douze légions d’anges pour exterminer les coupables. Et cet homme était Dieu. « Mon Seigneur et mon Dieu », dit l’apôtre Thomas en s’enfonçant dans les plaies du Christ (Jn 20, 28). 

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L’Incrédulité de saint Thomas, Le Caravage, 1600-1601.

Le Caravage représente le Christ qui prend la main de Thomas pour la plonger dans son côté. Le corps du Seigneur est revêtu de clarté, comme s’il était lui-même la source de toute lumière. Les apôtres sont derrière, marqué par les peines, le poids des péchés, la part des larmes. Ils semblent émerger des profondeurs de la nuit. Thomas est dans une infinie stupeur devant le choc de la présence corporelle de Jésus, forcé de mettre son doigt dans la plaie du côté. On évoque souvent le « doute » de saint Thomas. Thomas ne doute pas. Il ne croit pas. C’est bien différent. Il refuse qu’on lui raconte des histoires. Il refuse une victoire trop facile. Il se méfie des hallucinations collectives. Il ne se contente pas d’un pardon à bon compte. Il veut voir les plaies, y plonger ses mains. Bienheureux Thomas qui a fondé notre foi dans l’expérience réelle du Corps ressuscité du Christ, marqué des blessures de sa passion ! « Heureux ceux qui croient sans avoir vu » (Jn 20, 29). Mais en lui, nous avons vu le Christ. En lui, nous l’avons touché. En lui nous avons enfoncé nos mains dans son côté percé par la lance, comme on s’enfonce dans le cœur d’un amour plus fort que la mort.  

La vengeance de Dieu

Telle est la mystérieuse « vengeance » de Dieu évoquée par le prophète Isaïe, qui n’a pas exterminé l’ennemi, mais payé pour lui le prix du sang. « La paix soit avec vous », dit le Seigneur. « Et il leur montra ses mains et son côté. » La paix véritable, celle que le monde ne pourra jamais nous enlever, est une paix par les plaies. « Les apôtres furent remplis de joie. » La joie véritable est celle qui a traversé la mort, l’injustice et la haine. Alors nous pouvons redire avec saint Ignace de Loyola dans l’Anima Christi : « Dans tes blessures cache-moi, et ordonne-moi de venir à toi, afin qu’avec les saints je te loue, pour les siècles des siècles. Amen. »

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