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Épiphane de Salamine, l’ombrageux chasseur d’hérésies

Epiphane-de-Salamine

LEEMAGE VIA AFP

Représentation de saint Épiphane de Salamine, XIXe siècle.

Anne Bernet - publié le 11/05/23 - mis à jour le 09/08/23

Pourfendeur acharné des hérésies de son temps, l’évêque de Salamine dans l’île de Chypre, était réputé pour sa sainteté, mais aussi pour ses emportements pas toujours bien avisés. L’Église le fête le 12 mai.

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Le nom d’Épiphane, évêque de Salamine de Chypre au IVe siècle, n’est familier qu’aux spécialistes de l’Église primitive. Pourtant, le personnage, tonitruant, doté d’une très forte personnalité, a été l’une des figures essentielles de son époque. Les zones d’ombre ne manquent pas autour de lui, de sorte que reconstituer exactement sa vie relève de l’impossible. Lui-même s’est montré fort discret, ce qui n’a rien d’étonnant ; c’est l’usage alors de ne pas faire de confidences et il a laissé à d’autres, ses ennemis souvent, le soin d’évoquer son passé, pas en bien. Ainsi en est-il de ses origines…

Fidèle à la foi de Nicée

Épiphane est né vers 315 en Palestine. Selon les uns, il serait le fils de modestes agriculteurs, selon les autres, et c’est plus probable car sa famille a les moyens de lui offrir de longues études universitaires à Alexandrie, celui de riches propriétaires terriens. Tôt orphelin de père, il aurait alors été confié à un tuteur. C’est là que l’histoire devient embrouillée. À en croire Épiphane lui-même, le mieux placé pour savoir de quoi il parle, né dans une famille catholique « fidèle à la foi de Nicée », ce qui signifie que les siens n’ont pas été sensibles à l’hérésie arienne qui se développe alors en Orient et séduit vite certaines élites universitaires et politiques, sa mère le confie à une communauté monastique. Version que ses ennemis réfutent : à les en croire, Épiphane serait, en fait, né dans une famille juive et son tuteur aurait été le rabbin de la ville voisine d’Éleuthéros, Tryphon, qui lui aurait enseigné l’hébreu.

Dans le contexte du temps, prêter des origines juives à l’un des grands défenseurs du catholicisme revient à porter un très mauvais coup à sa réputation, voire à le discréditer totalement, et c’est volontaire. C’est aussi peu vraisemblable. Les convertis venus du judaïsme sont rares, et entourés de méfiance par les deux communautés. Épiphane ne ferait pas la carrière qui sera la sienne s’il était né juif et, comme il a passé l’essentiel de son existence non loin de sa terre natale, s’y faisant maints ennemis, il se trouverait toujours des gens pour lui rappeler à temps et à contretemps sa judaïté. Quant à sa pratique de l’hébreu, mise en avant pour accréditer cette thèse, elle semble avoir été très relative, comparée à celle de saint Jérôme, avec lequel il se liera plus tard, et qui restera en ce domaine l’expert incontesté.

Pourfendeur de toutes les hérésies

Supposons donc qu’Épiphane est bien, comme il le dit, né chrétien, d’une famille assez fortunée pour assurer son avenir, en dépit de la mort prématurée de son père. Étudiant à Alexandrie, il se laisse attirer par les doctrines gnostiques et s’éloigne un temps de la saine doctrine, expérience fâcheuse mais qui, comme pour saint Augustin, s’avérera positive puisque, quand il s’en détournera, elle lui permettra de porter sur les déviances et sectes le regard de celui qui sait ce dont il parle. Pour le meilleur et pour le pire car Épiphane, dans son ardent regret de son bref égarement de jeunesse, va se transformer en pourfendeur de toutes les hérésies, ou de ce qu’il tient pour tel. Or, comme la finesse et la subtilité, l’esprit d’analyse et la pondération ne seront jamais ses qualités dominantes, il lui arrivera, en pensant défendre la vraie foi, de faire de gros dégâts collatéraux… Repentant, le jeune Épiphane se retire au désert, dans une communauté monastique. C’est la mode du temps. S’y sent-il mal à l’aise ? Son caractère entier lui vaut-il déjà des difficultés ? Il quitte sa communauté pour retourner en Palestine et fonder son propre monastère près de Gaza. 

En ce mitan des années 340, l’arianisme triomphe, protégé par l’empereur passé à l’hérésie et qui entend bien y convertir de force tous ses sujets. Même le pape, pour ménager le pouvoir, accepte un compromis, le Credo de Rimini, négation de celui de Nicée, qui occulte la divinité du Christ. Si une majorité de catholiques occidentaux résiste et dénonce ce scandale, au risque, pour les évêques, d’être déposés et chassés de leurs sièges, en Orient, les prélats se montrent moins combatifs et se rallient à l’hérésie. Les réfractaires, s’ils ne risquent pas la mort, sont exposés à de fort mauvais traitements : arrestations, flagellations, déportation.

Gardien de la doctrine

Épiphane échappe à tout cela, car sa réputation de sainteté est trop bien établie pour que le pouvoir impérial s’en prenne à lui, et qu’il bénéficie chez lui d’un réseau d’amitiés qui le protège. Sa communauté et lui-même sont donc épargnés et l’abbé parvient à ramener au catholicisme son évêque, Eutychios. Cela accroît sa réputation, au point qu’en 367, on lui offre le siège épiscopal de Salamine, sur l’île de Chypre, rebaptisée Constantia en hommage à l’empereur Constance II qui a fourni les fonds nécessaires à la reconstruction de la ville, détruite par un séisme en 340.

Très vite, l’influence d’Épiphane dépasse largement les limites de son diocèse insulaire. Respecté pour avoir tenu bon en pleine crise arienne, il s’impose avec la publication, en 374, d’un premier ouvrage, l’Anchoratus, « celui qui est solidement ancré » ou Exposé de la droite foi, rédigé à la demande des Églises de Pamphylie, dans la Turquie moderne, qui rappelle les vérités enseignées par le concile de Nicée. Quelques théologiens objecteront que l’ouvrage ne vole pas très haut et ne dépasse guère le niveau d’une bonne catéchèse mais, dans un milieu imprégné à tous les niveaux d’arianisme, ce strict rappel des enseignements catholiques constitue une petite révolution, en même temps qu’une preuve de courage. Il attire un peu plus les regards sur Épiphane et c’est tout naturellement qu’en 376, l’on fait appel à lui pour tenter de dénouer l’imbroglio de la succession au siège d’Antioche, disputé entre plusieurs prélats dont l’un, soutenu par les autorités, est un tenant d’une doctrine déviante, l’appolinarisme.

Bien entendu, le strict catholique qu’est Épiphane prend fait et cause pour son rival, Paulin. C’est à cette occasion qu’il fait la connaissance d’un jeune prêtre de grand avenir, obligé de quitter l’Italie à la suite d’une cabale, Jérôme, proche de l’évêque Paulin, déjà connu pour ses premiers travaux d’exégèse et d’hagiographie, hébraïsant distingué. L’affaire d’Antioche étant ingérable, Paulin, qui se tient pour le patriarche légitime, fait appel des décisions impériales auprès du pape Damase et du concile qui se tient à Rome en 382. Épiphane embarque donc pour la Ville, flanqué de Jérôme et de Paulin. Ils logeront tous chez une noble veuve de l’Aventin, Paula, qui tiendra à l’avenir une grande place dans la vie de Jérôme.

Contre Origène

Épiphane regagne Salamine à la fin du concile. Dans l’intervalle, il a publié son œuvre majeure, le Panarion, un titre à double sens puisqu’il signifie à la fois « la huche à pain », en cela qu’il offre une nourriture substantielle au lecteur, et « le coffre à remèdes » puisqu’il se veut un contrepoison à toutes les fausses doctrines en circulation. Il s’agit en effet d’une étude critique de quatre-vingts hérésies ou supposées telles exposées dans le menu, et ce catalogue d’erreurs condamnées et condamnables fait, hélas, d’Épiphane le plus grand expert en ces questions. Hélas, parce que son érudition n’a d’égale que son manque de recul, de raison et de charité… 

Toujours obsédé par sa poursuite des hérésies, Épiphane entame alors la lecture critique des traités d’Origène, père incontesté de la théologie chrétienne, un confesseur de la foi qui a enduré prison et supplices, avec l’inconsolable regret d’avoir échappé au martyre espéré. Tous les lecteurs d’Origène, et ils sont alors nombreux, savent que ce grand érudit a aventuré maintes hypothèses de travail, parfois reprises d’ailleurs, au XXe siècle, par certains théologiens, que l’Église a finalement écartées, les tenant pour fausses, telle l’apocatastase qui suppose la possibilité de la réconciliation des démons et des damnés avec Dieu à la fin des temps. Ils savent aussi qu’Origène les a toujours exposées comme des hypothèses qui demandaient à être creusées. C’est ainsi que les deux traducteurs du maître alexandrin en latin, Jérôme et son grand ami Rufin d’Aquilée les ont toujours présentées à leurs lecteurs occidentaux.

Épiphane ordonne prêtre le jeune frère de Jérôme, Paulinien, afin que les « latins » ne soient pas privés des sacrements. 

Par malheur, Épiphane, qui ne fait pas dans la nuance, soutient qu’il s’agit d’un enseignement hérétique et dresse un catalogue des « propositions condamnées » d’Origène, exigeant non seulement que ses écrits en soient expurgés mais qu’ils soient quasiment interdits… Dans un premier temps, Jérôme tente de lui expliquer qu’il se trompe mais on ne discute pas, simple prêtre, serait-on un génie irascible, avec un archevêque borné, autoritaire et prompt aux emportements, voire aux violences…

Jérôme, qui a l’art de s’attirer des ennuis partout où il passe, paniqué à l’idée d’être taxé d’hérésie, accepte de signer la pétition d’Épiphane réclamant la destruction des traités d’Origène, sottise à laquelle s’opposent Rufin, qui se brouillera à mort pour cela avec Jérôme, et le patriarche Jean de Jérusalem. Épiphane affirme publiquement, alors qu’il est en pèlerinage pour Pâques dans la ville sainte, que Jean est lui aussi hérétique, et qu’aucun bon catholique ne saurait se dire en communion avec lui… L’on imagine la colère du patriarche, qui excommunie les tenants d’Épiphane, c’est-à-dire Jérôme et les deux communautés latines qu’il a fondées à Bethléem grâce à Paula. Qu’à cela ne tienne ! Imperturbable, et Jérôme refusant par principe, bien que prêtre, de célébrer la messe, Épiphane ordonne prêtre le jeune frère de Jérôme, Paulinien, afin que les « latins » ne soient pas privés des sacrements. 

Pas toujours bien  inspiré

Évidemment, cette initiative ne va pas arranger les choses, et encore moins lorsque, dans un geste de fureur, Épiphane se livre à des déprédations dans un sanctuaire, lacérant les tapisseries précieuses de l’endroit, qu’il ne remboursera jamais. La principale victime de cette affaire, outre Jérôme, est le défunt Origène, dont une partie de l’œuvre est absurdement détruite… Une perte irréparable pour les Lettres chrétiennes antiques.

De retour à Chypre, Épiphane ne se calme pas. Parce qu’il a des comptes à régler avec Jean de Jérusalem, lorsque qu’il apprend que celui-ci a pris fait et cause, contre le patriarche Théophile d’Alexandrie, pour la communauté monastique des Longs Frères, il se range du côté de l’archevêque. À tort car Théophile n’est pas un personnage très recommandable. D’ailleurs, lorsque les moines qu’il persécute font appel auprès de l’empereur, à Constantinople, ils obtiennent le soutien inconditionnel du patriarche de la capitale, Jean Chrysostome, un saint authentique. Mal inspiré, Épiphane s’en prend à Chrysostome, que l’impératrice déteste car il ose lui dire ses quatre vérités, et s’agite tant qu’il réussit, en effet, à obtenir sa disgrâce… 

Comprend-il qu’il est allé trop loin ? Sent-il sa santé décliner ? Sans attendre la conclusion du procès, Épiphane rembarque pour Chypre. Il meurt en mer le 12 mai 403, avant d’avoir rejoint son île. En dépit de ces « exploits » malencontreux, catholiques et orthodoxes le tiennent également pour saint et docteur de l’Église. Sûrement parce qu’en dépit de son caractère impossible, ses initiatives cataclysmiques, ses rancunes et ses emportements, personne ne pourra nier son courage, ni son attachement au Christ, à l’Église, à la foi. 

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