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Crise en Ukraine : l’Europe mise à l’épreuve

Nicolas Economou / Shutterstock

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

Jean Duchesne - published on 23/02/22

La crise à la frontière orientale de l’Union européenne incite à s’interroger aussi bien sur ses limites que sur sa réussite et finalement sur ce qui la motive. Pour le cofondateur de la revue internationale de théologie "Communio", l’enjeu est aussi spirituel.

En ces temps inquiets où l’on entend des bruits de bottes aux frontières de l’Ukraine, on peut penser que l’Europe ne pèse décidément pas bien lourd. Vladimir Poutine, le président russe, a signé lundi 21 février l’acte de reconnaissance des deux républiques séparatistes du Donbass et a annoncé qu’il a envoyé son armée en appui. Mais si l’Ukraine et les pays occidentaux dénoncent une « violation de la souveraineté ukrainienne » et préparent des sanctions, c’est avant tout un affrontement (encore heureusement indirect) entre l’OTAN, c’est-à-dire l’Occident dominé par les États-Unis, et la Russie, héritière des tsars sous leurs successeurs soviétiques puis nationalistes. La pusillanimité de l’Union européenne ne doit pas étonner et mérite réflexion.

La raison essentielle pour laquelle le club des 27 pays de l’ouest et du centre de la petite péninsule qui prolonge l’énorme continent asiatique jusqu’à l’Atlantique n’est pas en première ligne dans la mêlée qui risque de s’engager, c’est qu’il ne constitue pas un empire. Autrement dit, il n’y a pas de chef suprême ni de gouvernement central et omnipotent, pas d’armée sous un commandement unique, pas de territoires à annexer militairement et satelliser, pas de réseau diplomatique sur les quatre autres continents. Le noyau législatif et administratif n’a pas de langue unique ni même dominante : la plus communément utilisée entre Européens — l’anglais — est celle d’un pays (le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord) qui a quitté l’Union, et c’est aussi la plus répandue dans le monde entier. 

L’Union européenne est la deuxième puissance économique mondiale, après les États-Unis et devant la Chine, mais n’est une menace pour personne.

Cet ensemble hétéroclite tolère sans état d’âme et en son plein milieu une petite nation — la Suisse — qui n’en est pas membre, ne s’en porte pas plus mal et est elle-même fédérale et multilingue. Ce « machin » (comme le voyait sans doute le général de Gaulle, qui n’a toutefois employé ce terme péjoratif que pour désigner l’ONU) est la deuxième puissance économique mondiale, après les États-Unis et devant la Chine, mais n’est une menace pour personne. C’est un formidable appareil de production, mais aussi de consommation, qui exporte encore plus qu’il n’importe, et des savoir-faire aussi bien que des biens matériels, grâce à des infrastructures efficaces aux niveaux du juridique, du politique (résolument démocratique), des transports et des communications.

Après la Seconde Guerre mondiale et pendant la Guerre froide, à une époque où la richesse n’a plus reposé sur les terres agricoles comme jusqu’au XIXe siècle, ni sur l’industrie lourde comme ensuite, mais de plus en plus sur les services, le coup de génie des « pères de l’Europe » a été de tisser des liens technologiques et commerciaux. Les guerres « totales » ou de conquête, qui détruiraient ce dont on veut s’emparer, ne sont du coup plus rentables : le vaincu ruiné ne serait plus exploitable, n’ayant plus grand-chose à offrir au vainqueur, ni les moyens de payer ce que celui-ci pourrait lui fourguer.

Les rivaux potentiels de l’Union européenne sont à la fois des clients, des fournisseurs et même des investisseurs.

Ce principe qui peut paraître bassement mercantile a le mérite d’assurer une certaine sécurité non seulement à l’intérieur de l’Union, entre nations autrefois isolées ou en perpétuel conflit, ou encore prises dans une alliance contre une autre, mais également vis-à-vis de l’extérieur : les rivaux potentiels sont à la fois des clients, des fournisseurs et même des investisseurs. C’est ainsi que la Chine prend sa place dans le monde. C’est ainsi également la Russie a besoin que l’Europe reste assez riche pour lui acheter son gaz et son pétrole à un prix maximal. L’Amérique a depuis longtemps donné l’exemple (et essuyé des déconvenues — Vietnam, Irak, Afghanistan… — quand elle a recouru à la force brute).

Le système est cependant loin d’être parfait. D’une part, l’harmonisation et la coordination entre les pays membres requièrent des avalanches de règlements, normes et directives qui sont localement ressenties comme une tyrannie technocratique. Les différences de mentalité créent des mésententes entre le Nord et le Sud, et avec l’Est sans traditions démocratiques. D’autre part, l’organisation d’un gigantesque marché ne suscite pas d’idéal mobilisateur. L’Européen se voit simplement invité à contribuer assez par son travail à la prospérité générale pour devenir un consommateur, avec des désirs conditionnés par une culture elle-même régie par les principes de la publicité — laquelle instaure un monstre oxymorique : un individualisme moutonnier (on pourrait aussi parler de conformismes égocentrés).

La crise actuelle n’est pas purement politico-économico-stratégico-idéologique. Elle est aussi œcuménique, donc spirituelle, et c’est pourquoi elle nous concerne.

On dira que c’est moins fâcheux que la propagande des idéologies et des impérialismes, capable d’entraîner des masses à en mépriser, opprimer, persécuter, voire éliminer d’autres, réputées inférieures, attardées ou nuisibles. Or ce matérialisme à la fois hédoniste et adogmatique n’a pas l’esprit vraiment plus large ni plus ouvert. C’est ce qui se manifeste dans la répugnance à reconnaître aucune dette envers le christianisme, mais ce n’est là qu’une des retombées d’un pragmatisme relativiste. Quand la motivation la mieux partagée est l’intérêt, les objectifs manquent forcément de profondeur et d’ambition. On a du mal à concevoir que les autres raisonnent différemment, le plus souvent en fonction de leur histoire, laquelle n’a pas été écrite exclusivement par des campagnes militaires et des mécanismes économiques.

La Russie d’aujourd’hui paraît donc incompréhensible, et il n’est pas sûr que la grille de lecture occidentale suffise pour saisir la situation de l’Ukraine. La situation religieuse y est complexe. On aurait tort de sous-estimer son importance dans les identités et les aspirations. Les Églises orthodoxe autocéphale, interdite à l’ère soviétique, et du patriarcat de Kiev, jusque-là sous l’autorité de Moscou, ont fusionné en 2018 et cette union a été reconnue par Constantinople, mais nombre d’orthodoxes ukrainiens ont préféré rester attachés à l’Église de Russie, tandis qu’existe depuis la fin du XVIe siècle une Église grecque-catholique unie à Rome, bien présente et visible. La crise actuelle n’est donc pas purement politico-économico-stratégico-idéologique. Elle est aussi œcuménique, donc spirituelle, et c’est pourquoi elle nous concerne.

Le défi, en effet, n’est pas de déterminer où placer la frontière orientale de l’Europe : au pied de l’Oural (selon la conception gaullienne), ou bien aux limites d’extension des chrétientés catholique et protestante aujourd’hui sécularisées ? L’enjeu est bel et bien la communion et la fraternité au sein du Corps du Christ, sans lesquelles l’unité du genre humain risque de demeurer une vaine abstraction.

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