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Il y a 150 ans, Charles Péguy était baptisé

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LEEMAGE VIA AFP / Montage Aleteia

Xavier Dufour - publié le 06/04/23

Il y a 150 ans, le 7 avril 1873, Charles Péguy entrait dans l’Église par le baptême. Toute sa vie homme des ruptures et des paradoxes, il restera fidèle à un unique sillon, celui de la cohérence radicale avec l’incarnation de l’Esprit.

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Charles Péguy est né il y a 150 ans. Sa grande voix puissante et insistante résonne pourtant souvent dans le vide. Pourquoi les catholiques d’hier et d’aujourd’hui s’obstinent-ils comme instinctivement à l’ignorer ?  Sans doute parce qu’ils pressentent en lui l’un de ces prophètes incontrôlables dont la parole consume comme une torche les compromissions. Socialiste sans parti, catholique sans sacrement, revenu à la foi de l’enfance sans pour autant se convertir, (« nous ne nous sommes jamais retournés »), pacifiste et soldat, stigmatisant les « curés laïques » comme les « curés curés »… Tout est déroutant chez Péguy. Tant de paradoxes renvoient à un élan originel auquel il n’a peut-être jamais été aussi urgent de prêter attention qu’en ces temps de mécanisation des âmes. 

Ruptures et fidélité

Péguy est l’homme des commencements. Inspiré par son maître Bergson, il célèbre la fécondité des jaillissements, dont l’enfance détient le secret : 

« Il y a dans ce qui commence une source d’une race qui ne revient pas. Un départ, une enfance que l’on ne retrouve, qui ne se retrouve jamais plus. Or la petite espérance est celle qui toujours commence. »

Homme des commencements, Péguy est aussi l’homme des fidélités, tenaces et douloureuses. Et pourtant, que de ruptures, depuis sa démission de l’École normale jusqu’à son départ pour la guerre, en passant par sa brouille avec Jaurès et son adhésion plénière au catholicisme. Or ces apparents revirements creusent en profondeur un unique sillon, que beaucoup ne comprendront pas : 

« Tant d’amis détournés de ce cœur solitaire
N’ont point lassé l’amour ni la fidélité ;
Tant de dérobement et de mobilité
N’ont point découragé ce cœur involontaire. »

C’est d’abord la fidélité aux combats de sa jeunesse, à ce combat séminal en faveur d’un homme dont l’honneur fut souillé, Dreyfus, et dont il ne pardonna jamais aux socialistes de l’avoir instrumentalisé au bénéfice d’un parti :  

« J’essaierai de donner une représentation de ce que fut dans la réalité cette immortelle affaire Dreyfus. Elle fut, comme toute affaire qui se respecte, une affaire essentiellement mystique. Elle vivait de sa mystique. Elle est morte de sa politique. C’est la loi, c’est la règle. C’est le niveau des vies. Tout parti vit de sa mystique et meurt de sa politique. »

À la cité et au mariage

C’est aussi la fidélité à la « cité harmonieuse » dont il rêvait l’avènement au temps de la librairie socialiste et à laquelle jamais il ne renonça, malgré son engagement militaire contre l’expansionnisme allemand : 

« Nous n’admettons pas qu’il y ait des hommes qui soient traités inhumainement. Nous n’admettons pas qu’il y ait des citoyens qui soient traités inciviquement. Nous n’admettons pas qu’il y ait des hommes qui soient repoussés du seuil d’aucune cité. Là est le profond mouvement dont nous sommes animés. »

Fidélité à son mariage enfin, mis à mal par l’incompréhension de sa femme pour son évolution religieuse, mais aussi par une longue passion secrète et platonique à laquelle il va courageusement renoncer, comme il l’avoue dans sa poignante Prière de confidence 

« Et non point par vertu car nous n’en avons guère
Et non point par devoir car nous ne l’aimons pas
Mais comme un charpentier s’arme de son compas
Pas besoin de nous mettre au centre de misère… »

Péguy contre les robots…

Péguy dénonce le monde moderne, cette « conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure » que diagnostiquera plus tard son disciple Bernanos. L’homme moderne développe une mentalité de comptable. Il est l’homme de la sécurité, de l’accumulation, de la robotisation. L’homme de Péguy est à l’inverse l’homme de la condition charnelle, vulnérable et généreux. C’est le soldat qui se bat pour défendre les « quatre coins de terre » qui incarnent son humble destinée :  

« Car cet aveu d’honneur est le commencement
Et le premier essai d’un éternel aveu… »

C’est le père de famille qui souffre à travers ses enfants :  

« Tout est contre le chef de famille, contre le père de famille […]. Lui seul est littéralement engagé dans le monde, dans le siècle. Littéralement lui seul est aventurier, court une aventure. Car les autres, au maximum, n’y sont engagés que de la tête, ce qui n’est rien. Lui, au contraire, y est engagé de tous ses membres. »

Dans son interminable poème Ève, Péguy énonce le cœur de son intuition théologique, dans une admirable expression du dogme de l’incarnation :

« Car le surnaturel est lui-même charnel
Et l’arbre de la grâce est raciné profond
Et plonge dans le sol et touche jusqu’au fond
Et le temps est lui-même un temps intemporel… »

Ailleurs, il fustige les chrétiens désincarnés, ceux-là qui fuient le monde et ses fureurs par souci de garder les mains propres (« mais ils n’ont pas de mains », dira-t-il aussi des disciples de Kant) :  

« Parce qu’ils n’ont pas le courage temporel ils croient qu’ils sont entrés dans la pénétration de l’éternel. Parce qu’ils n’ont pas le courage d’être du monde ils croient qu’ils sont de Dieu. Parce qu’ils n’ont pas le courage d’être des partis de l’homme, ils croient qu’ils sont du parti de Dieu. Parce qu’ils ne sont pas de l’homme, ils croient qu’ils sont de Dieu. Parce qu’ils n’aiment personne, ils croient qu’ils aiment Dieu.
Mais Jésus-Christ lui-même a été de l’homme. »

… et la désincarnation

Il n’y a pas de christianisme sans chair, puisque comme le dit Tertullien « la chair est le pivot du Salut ». Toute la foi chrétienne est fondée sur l’« encharnellement » d’un Dieu dans l’humaine nature. Et Péguy de ruminer indéfiniment l’aphorisme de Pascal : « L’homme n’est ni ange ni bête, mais le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. » Aujourd’hui la tentation est grande chez les chrétiens de vouloir « faire l’ange », de fuir le temporel, trop compromis — politique, économie, culture… —, pour se confiner dans des forteresses spirituelles qui ne sont que le badigeon illusoire de conformismes de clans. Or l’actuel combat contre l’esprit est un combat contre la chair, une immense tentative de désincarnation, menée par l’argent et la technique : standardisation des comportements, tyrannie des algorithmes, fascination transhumaniste, hygiénisme délirant, mépris des corps souffrants… 

Ce combat contre l’homme, chair et esprit, est aussi un combat contre la fraternité humaine. Comment nous rejoindre si nous ne sommes plus charnels ? Le monde moderne nous pousse sans cesse à nous fuir les uns les autres, quitte à compenser nos isolements dans d’éphémères fusions collectives… Péguy nous exhorte à retrouver le sens de la chair, de la rencontre personnelle, corps à corps, visage à visage. Torcher un enfant, laver un vieillard, caresser sa femme, c’est s’arracher à la robotisation des corps et des esprits, c’est exister comme sujet concret, c’est en un mot, aimer. 

Le monde de la « communication » ne communique plus rien à personne, il communique son néant dans un abyssal narcissisme collectif. Monde de l’absence et du mutisme, son antidote est l’Eucharistie, seule présence réelle à laquelle Péguy croyait plus que tout, lui qui par situation personnelle en était privé : 

« Il est là.
Il est là comme au premier jour.
Il est là parmi nous comme au jour de sa mort.
Éternellement il est là parmi nous autant qu’au premier jour […]
Son corps, son même corps, pend sur la même croix ;
Ses yeux, ses mêmes yeux tremblent des mêmes larmes,
Son sang, son même sang, saigne des mêmes plaies ;
Son cœur, son même cœur, saigne du même amour. »

Péguy prophète de la croix

Dans les six dernières années de sa vie, Péguy confesse une foi catholique totale et vibrante. Il fut ce prophète de l’incarnation qui inspira les plus grands théologiens du XXe siècle. Et pourtant Péguy fut malheureux, harassé par d’innombrables polémiques, hanté par la montée de l’impérialisme allemand, assailli par les épreuves financières, affectives et spirituelles. Ainsi confie-t-il à son ami Joseph Lotte : « Figure toi que pendant dix-huit mois, je n’ai pas pu dire Notre Père. Je ne pouvais pas prier Dieu parce que je ne pouvais pas accepter sa volonté. J’en suis sorti en écrivant mon Porche. » Le Porche du Mystère de la deuxième vertu, immense chant d’espérance publié en 1911, loin d’une gentille ritournelle pour veillée scoute, procède d’un accouchement titanesque pour exorciser la tentation du désespoir. Faut-il alors s’étonner que Le Porche s’achève sur la vision nocturne de ce « gibet sans importance », le gibet du Fils de Dieu agonisant sur la croix ? Car le christianisme sans la croix n’est qu’une imposture. Transformer l’Église en un grand parc d’attractions dévotes et indolores, c’est donner raison à Marx et son « opium du peuple ». C’est surtout tourner le dos aux pauvres qui, eux, savent bien que c’est Jésus crucifié qui a eu pitié de leur condition et l’a assumée par avance. 

Éprouvé, humilié, Péguy fut cet homme d’honneur jusqu’au terme de sa course, qu’il acheva « couché dessus le sol à la face de Dieu », frappé d’une balle au front. Mais au cœur de ses épreuves, c’est vers Marie qu’il voulut se tourner. Ne fut-elle pas ce « miroir de justice et de justesse d’âme » à qui il offrit, lors d’un pèlerinage solitaire sur le chemin de Chartres, l’une des plus bouleversantes prières jamais écrites ?

« Quand nous aurons quitté ce sac et cette corde,
Quand nous aurons tremblé nos derniers tremblements,
Quand nous aurons râlé nos derniers raclements,
Veuillez vous rappeler votre miséricorde. 

« Nous ne demandons rien, refuge du pécheur,
Que la dernière place en votre Purgatoire,
Pour pleurer longuement notre tragique histoire,
Et contempler de loin votre jeune splendeur. »

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Charles Péguy
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